I. Duel à Peña Cabarga

2. Froome s'émancipe à l'Angliru

Le pic de La Farrapona, terme de la quatorzième étape, avait enfin permis de mettre un peu plus de distance entre les premiers de ce classement général en repoussant Fuglsang, Kessiakoff et surtout Nibali, victime avec Rodríguez d’une défaillance fatidique à quelques kilomètres du sommet. Menant leur groupe en alternance, Froome et Wiggins leur avaient ainsi fait rendre 1’21’’, sans trop s’alarmer peut-être des 20’’ qu’ils avaient eux-mêmes cédé à Juan José Cobo, augmentées des 12’’ de bonifications pour sa deuxième place au sommet. Huitième le matin à 1’27’’ de Wiggins, l’Espagnol de Geox-TMC s’était ainsi rapproché à la quatrième place, à 55’’, au prix d’une violente contre-attaque lancée sur le vainqueur de l’étape, l’Estonien Rein Taaramäe, et sur ses prédécesseurs au classement général par la même occasion.

 

Aussi est-ce le lendemain que les choses prirent une nouvelle tournure pour l’équipe Sky et pour le puissant garde du corps qu’elle avait assigné à Wiggins. Le peloton avait l’Angliru à pâturer en dessert de cette étape qui se révéla être le tournant de la Vuelta. Avec ses tronçons indigestes à plus de 20%, l’Alto de l’Angliru est connu des spécialistes pour être l’un des cols les plus dévastateurs du paysage cycliste, depuis que ses chemins d’ânes ont été bitumés et mis au menu du Tour d’Espagne en 1999. L’Espagnol José María Jiménez y avait alors écrit l’une des plus belles pages de l’histoire de la Vuelta en y arrachant la victoire in extremis à Pavel Tonkov au-dessus des nappes de brume. Il est de ces cols monumentaux qui inspirent l’épouvante aux coureurs et décuplent l’exaltation des aficionados ; qui instillent aux meilleurs grimpeurs ce trac un peu nauséeux qui soit se mue en force épique, soit les réduit en pantins cataleptiques.

 

Malheureusement le Tour d’Espagne 2011 n’avait pas de grimpeur apte à bâtir des légendes. Mais le Colosse des Asturies avait un vainqueur à s’attribuer et c’est Juan José Cobo Acebo qu’il désigna pour le conquérir. Avec une fougue que la pente horrifiante oblige à contenir, le trentenaire ibérique profita d’un passage à 22%, à sept kilomètres du sommet, pour faire sauter le peloton qui comportait Wiggins, Froome et une vingtaine d’hommes. Assis sur sa selle, à des degrés d’escarpement où l’explosivité disparaît du langage cycliste, Cobo accéléra vers l’acmé de sa carrière. Il entreprit rien moins que la conquête de l’Angliru en même temps que celle de la Vuelta. Pour honorable qu’elle fût, la carrière de Cobo ne s’en était pas moins tenue assez éloignée, jusque-là, du classement général des courses à étapes. On peut dire qu’il créa la surprise, en même temps qu’il suscita quelques doutes.

 

Derrière se constitua un groupe fluctuant avec Wiggins, Menchov, Froome, Rodríguez, Antón et Poels. Mais il advint ce moment crucial, à deux kilomètres et demi du sommet, alors que Cobo avait refait plus de quarante secondes des cinquante-cinq qu’il avait de retard au classement général, où Bradley Wiggins flancha. Il advint ce moment où le porteur du Maillot rouge s’avéra inapte à réfréner la vivacité de Cobo. Il advint ce moment où Wiggins sentit la course lui échapper, alors même que Froome, son lieutenant, celui qui l’avait accompagné mieux que son ombre depuis quinze jours, son dauphin au classement général à seulement sept secondes, semblait disposé à maintenir la poursuite. À cet instant, où le leader doit impérativement réprimer le sentiment de désarroi qui menace de le perdre proprement, une juste analyse de la course doit évaluer au plus vite ses capacités rationnelles à refaire dans la troisième semaine le retard qu’il sera susceptible d’enregistrer quelques instants plus tard au sommet de l’Angliru. Aucun contre-la-montre n’était inscrit au programme à venir et les cols qui restaient à franchir jusqu’à Madrid ne garantissaient pas à Wiggins la possibilité de reprendre l’avantage. Or Froome pouvait encore limiter son retard en haut du mastodonte asturien et conserver de meilleurs espoirs de victoire. En résumé, soit l’équipe Sky prenait le risque de tout perdre en maintenant Froome auprès de Wiggins, soit il l’affranchissait en l’envoyant modérer les ardeurs de l’intenable Cobo et reportait sur lui la possibilité du succès. Cette deuxième option revenait à valider la supériorité de Froome sur Wiggins. C’était mettre en lumière qu’en le protégeant depuis Benidorm, l’aimable équipier avait surmonté les obstacles aussi bien que son leader, sans jamais payer les frais des efforts consentis en sa qualité de garde personnel. Il était resté jusque-là, l’air de rien, son quasi-jumeau au classement général, ce qui pouvait laisser supposer, compte tenu de son niveau dans l’Angliru, qu’il s’était même bridé pour lui.

 

Au sommet, Cobo l’emporta avec 48’’ sur Wouter Poels, Denis Menchov et Christopher Froome, lequel manqua donc les bonificiations réservées aux trois premiers. Wiggins ne fut pas déshonoré en arrivant cinquième à 1’21’’ en compagnie d’Antón. Nibali confirmait sa méforme de la veille, treizième à 2’36’’ et descendant à la huitième place du classement général. Ces 48’’ correspondaient très exactement à l’écart qui séparait Cobo de Froome le matin même. Ainsi les vingt secondes de bonifications attribuées au vainqueur constituèrent-elles l’avance officielle de ce modeste équipier de Menchov et Sastre, experts vieillissants des Grands Tours. Wiggins passait troisième à 46’’, devancé par son impétueux équipier. Ces écarts augmentèrent subtilement le lendemain lors du sprint final à Haro.