I. Duel à Peña Cabarga

4. Le goût du succès

Dès lors aucune des quatre dernières étapes ne permit à Froome de combler ce retard presque insignifiant, l’un des plus petits de l’histoire des Grands Tours[1], égal à celui qui avait séparé l’Italien Angelo Conterno[2] de son dauphin Jesús Loroño en 1956. Bradley Wiggins compléta le podium, à 1’39’’ de Juan José Cobo, dont le plus notable des classements dans un Grand Tour avait été sa dixième place dans la Vuelta deux ans plus tôt[3]. Froome montait donc une marche au-dessus de Wiggins sur un podium final où personne ne se l’était imaginé. Cet événement de course au cours duquel le bras droit de Wiggins prit l’ascendant sur lui ne passa pas tout à fait inaperçu. Il avait fallu à Froome de la détermination et une grande force morale pour supporter subitement la pression impromptue dont il avait été épargné les quinze premiers jours grâce à son rôle d’équipier fidèle. Le retard pris par Wiggins à l’Angliru avait ébréché les plans de victoire, mais la persistance de Froome avait déplacé la hiérarchie. Le choix n’avait pas été évident à faire pour l’équipe Sky, qui avait conditionné Wiggins pour manger des Grands Tours comme des blinis mais qui, en revanche, ne disposait pas de donnée fiable sur le potentiel de Froome à prendre la relève de son leader au pied levé. Le pari était risqué de reporter sur lui les espoirs de succès, quand Wiggins constituait sur le papier une garantie de constance. Au final, certes la victoire leur échappait bel et bien, mais le comportement de Froome avait prouvé qu’il était apte à la disputer. Un fétu de paille le séparait du succès et l’on pouvait même regretter qu’il n’ait pu jouer sa carte plus tôt dans la course. Son travail d’équipier l’avait vraisemblablement contraint à refouler ses ambitions, car c’est bien cela que semblait révéler cette fin de Vuelta : n’en déplût à Wiggins, Froome lui avait été supérieur. Il avait rejoint Robert Millar en tant que Britannique le mieux classé dans un Grand Tour[4].

 

Surtout, il venait de faire l’expérience de l’émancipation et avait goûté à la possibilité du succès.



[1]Si l’intervalle de 8’’ qu’on enregistra entre Greg LeMond et Laurent Fignon au classement général final du Tour de France 1989 demeure l’écart le plus petit et le plus célèbre entre les deux premiers d’un Tour de France, le plus petit écart sur l’ensemble des trois Grands Tours revient cependant au Tour d’Espagne 1984 où Alberto Fernández s’inclina pour 6’’ face au Français Éric Caritoux.

[2]Conterno fut du reste le premier Italien à remporter le Tour d’Espagne. Ayant pris la tête du classement général le deuxième jour, il résista à la remontée de Loroño, lequel prit sa revanche l’année suivante en laissant son dauphin Federico Bahamontes à 8’11’’ grâce à une échappée colossale. Le successeur italien de Conterno au palmarès de la Vuelta fut Felice Gimondi en 1968.

[3]En 2012, Cobo terminerait 67ème de la Vuelta après une 30ème place dans le Tour de France.

[4]L’Écossais Robert Millar a terminé deuxième des Tours d’Espagne 1985 et 1986, puis du Tour d’Italie 1987. Il a depuis changé d’identité pour devenir une femme, dénommée Philippa York.