III. 2012, année Wiggins

3. La Romandie de l'ennui

Si Wiggins enchaîna avec la victoire au Tour de Romandie un mois et demi plus tard, c’est encore grâce au contre-la-montre final, dessiné dans la station de Crans-Montana sur un parcours de 16,5 kilomètres. Et les écarts au classement général ne se firent vraiment que grâce à cela, puisque rien des étapes ni du parcours de cette semaine pourtant réputée corsée ne put départager les meilleurs, si bien que trente-sept coureurs se tenaient encore en une minute au matin de ce contre-la-montre décisif. Toutes les étapes en ligne se jouèrent au sprint, à La Chaux-de-Fonds, à Moutier, à Charmey et à Sion. Avec une sensation, même, à La Chaux-de-Fonds, pour la première étape, où c’est Wiggins en personne, dans son maillot de Champion de Grande-Bretagne, qui s’imposa à un peloton de soixante-dix coureurs au terme d’un long et puissant sprint lancé à quatre cents mètres de la ligne. En l’absence de sprinteur pur, et notamment en l’absence de son équipier Mark Cavendish, spécialiste mondial de l’exercice, Wiggins se fit un devoir, contre toute attente, de jouer au sprinteur remplaçant, une première dans sa carrière. Avec le Maillot jaune à la clé, grâce aux bonifications.

 

De quoi balayer la déception de la veille, lors du prologue de Lausanne, où il ne termina que onzième sur un parcours bref de 3,340 kilomètres, à 9’’ de son équipier et compatriote Geraint Thomas, notamment à cause de la pluie, encore une fois.

 

L’absence d’écarts au classement général après quatre étapes reporta donc sur le seul contre-la-montre de Crans-Montana le devoir de clarifier la situation, à l’issue d’un Tour de Romandie décevant et peu disputé. Le grand et jeune espoir américain Andrew Talansky y fut battu d’une seconde par Wiggins, dont il devint du même coup le dauphin au classement général final devant le Portugais Rui Costa. Richie Porte et Michael Rogers, les deux équipiers fidèles de Wiggins, et dont on ne conteste pas les talents en contre-la-montre, s’illustrèrent joliment en complétant le top 5 de ce Tour de Romandie.

 

Mais ce qui retint l’attention, ce fut la non-réalisation du duel qu’on promettait entre Wiggins et Cadel Evans, le vainqueur sortant du Tour de France, dans la perspective d’un Tour 2012 excellement pourvu en contre-la-montre. On sait le goût de la presse pour les duels et sa propension à vouloir les prédire, et depuis plusieurs semaines, voire depuis la présentation officielle du tracé 2012 à l’automne précédent, du moins depuis que l’on avait perçu que Wiggins s’était replacé sur la scène des Grands Tours, les deux hommes étaient unaninement désignés comme les deux rivaux à départager. Dans cette optique, il était logique que les compétitions auxquelles les deux concouraient simultanément fussent l’objet d’une surveillance accrue. D’autant plus que l’Australien était tout bonnement le tenant du titre sur ce Tour de Romandie, et qu’il avait gagné le Critérium international au mois de mars. Or de match il n’y eut pas. Evans termina 80ème du prologue à 19’’ de Geraint Thomas et à 10’’ de Wiggins puis 40ème du chrono de Crans-Montana à 1’45’’, ce qui le rangea à la 29ème place seulement du classement général final. En conférence de presse, où il arborait une tignasse négligée et tirant sur l’angora, Wiggins ironisait même sur l’attentisme d’Evans qui se contenta de le marquer à la culotte entre les deux contre-la-montre. Il semblait faire peu de cas de cette rivalité convoitée et préférait cultiver son humour caustique et désinvolte, parfois agaçant, qu’il ne se prive pas de retourner contre les journalistes eux-mêmes, auxquels il lui arrive de reprocher la médiocrité de leurs questions. Peu à peu, en toute décontraction, Wiggins imposa sa personnalité au monde du vélo.