III. 2012, année Wiggins

4. La pression monte

Si le Tour de Romandie ne sut pas proposer à Cadel Evans un parcours propice aux rivalités, le Critérium du Dauphiné, en revanche, fit monter la tension d’un cran en vue du Tour. C’est que ses étapes permirent cette fois de créer davantage de mouvement au classement général et de placer les deux adversaires sur le même podium final, pour le plaisir des journalistes et de la chronique cycliste. De plus, non seulement Evans et Wiggins s’y retrouvèrent alors qu’ils auraient pu choisir de s’éviter, seulement vingt jours avant le départ du Tour, mais ils y rencontrèrent aussi les deux gros outsiders qu’on leur proposait pour arbitres de leur duel à venir, à savoir l’enjôleur du Grand-Duché, Andy Schleck, et le « Squale de Messine », Vincenzo Nibali. Le Luxembourgeois, tout juste 27 ans à la fin de ce Dauphiné 2012, avait doucement perdu du charme et de la candeur qui le rendaient si populaire auprès des observateurs, en gaspillant sa classe et en reprochant aux autres son apparente incapacité à prendre son destin en main. Il avait terminé deuxième du Tour 2011, devant son frère aîné Fränk et derrière Evans, s’obstinant à se tromper d’adversaire et à manifester de fâcheuses humeurs au gré de ses échecs. Longtemps obnubilé par Contador, son vainqueur en 2009 et 2010[1], et proprement incapable de combler un peu de ses lacunes en contre-la-montre qui compromettent trop gravement ses chances de gagner un Grand Tour, il ne pouvait empêcher l’image d’enfant gâté de recouvrir peu à peu celle du champion surdoué. Les années passent et la gloire promise revêt les habits de l’utopie. Mais l’absence de Contador sur les compétitions jusqu’en août avait revigoré les enjeux. Quant à Nibali, en route vers ses 28 ans, c’était la première fois qu’il reviendrait sur le Tour avec l’objectif de le remporter. Déjà vainqueur du Tour d’Espagne 2010, deux fois sur le podium du Tour d’Italie (2010, 2011), ce fameux grimpeur-descendeur représentait le meilleur espoir, avec Schleck, de contrer la kyrielle de pronostics favorables aux duellistes Evans et Wiggins.

 

C’est toutefois pour la discrétion qu’opta Nibali, terminant 28ème du classement général, se préparant là sans trop se faire violence. Mais pour Andy Schleck, le Dauphiné  tourna à la catastrophe, et toute sa saison avec. Quelques kilomètres après le départ du pénible contre-la-montre entre Villié-Morgon et Bourg-en-Bresse, dans la quatrième étape, le long grimpeur ébouriffé de RadioSchack fut emporté par le vent du Beaujolais. Cet incident de course rarissime aurait prêté à sourire si Schleck ne s’y était brisé le sacrum[2], l’obligeant à annoncer quelques jours plus tard son forfait pour le Tour de France.

 

Cadel Evans, lui, termina huitième de ce contre-la-montre dont la distance était calquée sur celle du dernier contre-la-montre du Tour à venir, entre Bonneval et Chartres, soit 53,5 longs kilomètres. Il y roula 1’43’’ de plus que Wiggins, lequel se paya le luxe, à la vitesse moyenne de 50,791 km/h, de mater Tony Martin, le croquemitaine teuton du chronomètre, celui-là même qui l’avait battu dans le contre-la-montre du Dauphiné 2011 à Grenoble. Avec cette performance, Wiggins convainquit davantage les observateurs, s’il le fallait, qu’il serait l’homme à battre en juillet. Evans ne put réduire ce retard que de quelques secondes au cours des trois étapes suivantes, reprenant huit secondes à Morzine à la faveur de la descente du col de Joux Plane[3], puis dix secondes le dernier jour à Châtel. Aussi l’Australien se montra-t-il entreprenant au cours de ce Dauphiné, et même dès avant le contre-la-montre fatidique puisqu’on le vit s’imposer carrément dans la première étape en échappé, quatre secondes devant le peloton, dans un sprint à trois particulièrement musclé[4]. Une avance qui lui aurait permis d’endosser le Maillot jaune s’il n’avait enregistré la veille dans le prologue grenoblois un retard de… cinq secondes sur Wiggins.



[1]Même si la victoire du Tour 2010 lui a été réattribuée en février 2012 après la disqualification de Contador, Andy Schleck lui-même reconnaît ne pas éprouver la sensation d’avoir gagné le Tour. Le palmarès l’atteste, le vécu le dément.

[2]N’ayant pas perçu la gravité de sa chute, Andy Schleck a changé de vélo, repris la route, certes démotivé, subi une crevaison, et terminé le contre-la-montre à la 164ème place à 10’47’’. Il a même poursuivi la course le lendemain avant d’abandonner plus tard et de révéler les conséquences réelles de cette rafale.

[3]À Morzine triompha un jeune grimpeur colombien qui se révèlerait pleinement au public lors du Tour de France 2013 : Nairo Quintana.

[4]Avec Jérôme Coppel et Andreï Kachetchkine.