IV. Wiggins, Froome et le reste du monde

1. Un Tour pour rouleurs

Wiggins frappa deux fois au ventre de ses adversaires, à Besançon et à Chartres, arrivée des deux étapes contre-la-montre. Rappelons que si Evans et Wiggins recueillaient en abondance les faveurs des pronostics depuis de longs mois, c’est parce que ce Tour était spécialement bien pourvu en distance contre-la-montre, domaine de prédilection de Wiggins et terrain ordinairement avantageux pour Evans. En fait, le tracé des quatre Tours précédents favorisait l’impression selon laquelle le Tour 2012 taillait la part belle aux rouleurs ; en vérité, les organisateurs ne faisaient que revenir à des habitudes un peu laissées de côté depuis quelques années. Avec 101,4 kilomètres cumulés de contre-la-montre individuel (dont 6,4 de prologue), ce 99ème Tour de France surpassait certes le Tour 2010, qui n’en avait proposé que 61, et le Tour 2011 avec ses seulement 42,5 kilomètres, soit le plus faible kilométrage de l’après-guerre[1], mais il restait en-dessous de la moyenne annuelle des 122,5 kilomètres individuels calculée sur la décennie 1990. La génération Indurain pratiquait en effet des Tours qui comptaient jusqu’à presque 150 kilomètres de contre-la-montre individuel[2].

 

Cette distance permettait, sur le papier, d’accorder l’avantage aux deux Anglo-Saxons, car l’un et l’autre pouvaient y prendre une avance qu’ils étaient susceptibles de savoir conserver en montagne. Et c’était là leur point fort. Réputés ni l’un ni l’autre pour leurs facultés de grimpeur pur, qu’ils ne furent résolument jamais, ils possédaient néanmoins les qualités requises pour suivre les meilleurs spécialistes des cols. Evans avait toujours eu ce profil, Wiggins quant à lui l’avait fait connaître en 2009 et remis au goût du jour en 2011. Le Tour 2012 était conçu pour un tel coureur, rouleur naturel de son état, capable d’endurer la montagne. En contrepartie de ces égards consentis aux rouleurs, le Tour s’était doté de pentes ardues, inédites pour certaines, destinées à appâter les grimpeurs et à les encourager aux grandes manœuvres.

 

Mais curieusement, pour archi-favori qu’il fût, Wiggins laissait cependant planer sur lui un doute sérieux à propos de sa capacité à tenir le choc des trois semaines. Jamais encore il n’avait fait mieux que troisième dans un Grand Tour et sa présence au meilleur niveau dans ce type d’épreuves ne remontait qu’à trois ans, contrairement à Evans qui, certes moins bien coté, pouvait faire valoir une expérience durable et confirmée en la matière. C’est tout le paradoxe qui entourait le statut de Wiggins au départ de ce Tour : tout le monde le plaçait premier dans les pronostics, mais personne n’aurait été surpris de le voir flancher un jour ou l’autre. Ce qui n’advint pas.



[1]Sont exclus les 23 kilomètres de contre-la-montre par équipes, aux Essarts.

[2]En 1990, les coureurs eurent 146,8 kilomètres de contre-la-montre individuel à parcourir, et 44,5 kilomètres de contre-la-montre par équipes, soit un total de 191,3. En 1992, le total dépassa les 200 kilomètres. Mais on ne parlera pas des 342,1 kilomètres cumulés du Tour 1979, avec 165,3 kilomètres individuels et 176,8 kilomètres en équipes !