IV. Wiggins, Froome et le reste du monde

2. La ponctualité de Wiggins

Wiggins ne manqua pas ses rendez-vous, qu’il honora avec précision et exclusivité. Il remporta les deux contre-la-montre et y conçut sur ses principaux rivaux des écarts rédhibitoires que seule une défaillance en montagne aurait pu remettre en cause. Un classement établi sur les 95 kilomètres cumulés de ces deux étapes montre que, des dix premiers au classement général final, en réservant pour plus tard le cas spécial de Christopher Froome, le jeune Américain Tejay Van Garderen (BMC-Racing) fut le plus performant, avec un retard cumulé de 3’40’’. Vinrent ensuite Vincenzo Nibali (Liquigas-Cannondale), à 5’45’’, Jurgen Van den Broeck (Lotto-Belisol), à 7’31’’, Cadel Evans (BMC-Racing), à 7’37’’, Haimar Zubeldia (Radioshack-Nissan), à 7’52’’, Janez Brajkovic (Astana), à 8’04’’, Thibault Pinot (FDJ-Bigmat), à 10’43’ et Pierre Rolland (Europcar), à 11’48’’. Des abysses, autant dire, où coulèrent tous les adversaires de Wiggins, incapables de compenser sur d’autres terrains ces retards considérables, auxquels il faut du reste ajouter les écarts inauguraux du prologue de Liège. Wiggins ne remporta pas ce prologue, qui ne pouvait échapper au spécialiste du genre, le surpuissant « Spartacus », comme se fait appeler Fabian Cancellara, pour la cinquième fois vainqueur du hors d’œuvre du Tour de France depuis 2004. Cette victoire octroya au Suisse un double privilège : celui d’être l’un des deux seuls porteurs du Maillot jaune de ce Tour 2012[1], et celui de devenir le coureur à avoir porté le Maillot jaune le plus grand nombre de jours dans sa carrière, tous vainqueurs du Tour mis à part. Wiggins fut deuxième de ce prologue, à 7’’ du quadruple Champion du monde du contre-la-montre, dans le même temps que Sylvain Chavanel. Derrière, Van Garderen fut troisième à 10’’, mais on ignorait encore le rôle qu’il jouerait au classement général en surpassant son leader Cadel Evans.  Et si l’autre spécialiste du genre, le Champion du monde du contre-la-montre en titre Tony Martin, ne fut que 45ème, c’est qu’il fut victime d’une crevaison, ce qui relativisait grandement les seulement 23’’ qu’il lâcha en fin de compte.

 

En revanche, tout vainqueur qu’il fût du prologue, Cancellara demeura impuissant dans le contre-la-montre entre Arc-et-Senans et Besançon. Pour cause de Planche des Belles Filles, trop savonneuse pour lui, son Maillot jaune était déjà cédé depuis l’avant-veille à Wiggins, qui se fit un plaisir de l’étrenner pour dévorer les 41,5 kilomètres à l’aide de son plateau ovoïde, dont on se demande encore si les avantages sont réels. Supposément conçu pour optimiser la fluidité du pédalage en compensant, par la forme elliptique, la perte d’énergie qui intervient aux points morts du mouvement de rotation, lorsque les pédales sont précisément en haut et en bas, à la verticale, ce plateau fit l’objet de toutes les attentions. On cherchait à calculer le gain d’énergie obtenu, certains avançaient des valeurs de 10%, d’autres criaient à l’effet placebo. Toujours est-il que, ovale ou pas, le pédalier de Wiggins fit un premier ravage. Il battit son équipier Froome de 35’’, Cancellara de 57’’, Van Garderen de 1’06’’. Il laissa Evans à 1’43’’, exactement comme dans le contre-la-montre du Critérium du Dauphiné (lequel s’était néanmoins couru sur 53,5 kilomètres), et Nibali à 2’07’’.



[1]Avec Bradley Wiggins, donc. Il faut remonter à 1999 pour ne trouver que deux porteurs différents du Maillot jaune, l’Estonien Jaan Kirsipuu et Lance Armstrong, bien que disqualifié depuis.