IV. Wiggins, Froome et le reste du monde

3. Constitution du duo Wiggins-Froome

Deux jours avant ce contre-la-montre se révéla Froome au grand public, dans la station de La Planche des Belles Filles, où il remporta l’étape en disputant le sprint à Evans, après avoir fourni un puissant travail dans la montée, au service de Wiggins. Michael Rogers puis Richie Porte firent leur part du travail, avant que Froome ne prenne le relais, asphyxiant les derniers concurrents à tenter de suivre leur rythme. C’est ce même mode opératoire qu’appliqueraient inlassablement les mercenaires de la Sky au fil des étapes, verrouillant la course, étouffant l’adversité, plombant le suspense. Malgré son travail d’équipier, Froome se maintint jusqu’au bout avec Wiggins, Evans et Nibali. Il s’offrit plusieurs longueurs d’avance sur Evans, faisant ainsi découvrir aux spectacteurs du Tour sa grande silhouette dégingandée et son enfantine manière de lever les bras en signe de victoire. Ce drôle de garçon de 27 ans semblait un inconnu. Il ne s’était jamais signalé dans le Tour de France. On pouvait croire à un coup d’éclat anecdotique. On le pouvait, mais les plus initiés se souvinrent du précédent Tour d’Espagne, dont il avait terminé deuxième derrière Cobo et devant Wiggins. De ce col de l’Angliru, colosse asturien, où il avait laissé Wiggins à sa misère pour défendre ses chances à la poursuite de Cobo. Du duel enfiévré de Peña Cabarga où il avait arraché la victoire à l’Espagnol. Des 13’’ qui l’avaient séparé de la victoire finale. Pour certains, Froome était peut-être un peu plus qu’un équipier dévoué de Wiggins. Lequel, devenu Maillot jaune, prétendait lui avoir conseillé pendant l’ascension vers La Planche des Belles Filles d’en garder un peu sous la pédale pour aller gagner l’étape. Il brandit d’ailleurs triomphalement le poing en franchissant la ligne pour saluer la victoire de son camarade.

 

À compter de ce jour, les deux hommes firent la course en chœur, malgré d’épouvantables fausses notes. Partout où irait Wiggins, serait Froome pour l’épauler, sans jamais faillir. Aussi traversèrent-ils les montagnes ensemble, Wiggins inlassablement remorqué par Froome. À Porrentruy, à Bellegarde-sur-Valserine, à La Toussuire, à Foix, à Bagnères-de-Luchon puis à Peyragudes, Froome fut le dernier du terrible train Sky à rester auprès du leader, lui offrant son sillage à toutes altitudes et répliquant aux rares attaques des adversaires.

 

Car l’opposition n’eut jamais vraiment les moyens de s’exprimer. Dès la onzième étape, Cadel Evans dévoila ses failles en montant cahin-caha vers la station des Sybelles, soutenu par le loyal Van Garderen, qui rongeait son frein, conscient de sa supériorité sur l’Australien. Pourtant, on l’avait vu attaquer plus tôt dans la journée, dans le col de la Croix de Fer, mais il s’était tristement débattu pendant un quart d’heure pour creuser un écart impossible. À plusieurs reprises, au fil des étapes, il fut animé de brefs sursauts d’orgueil, qui se révélèrent vains et parfois sinistrement émouvants. Evans se classa honorablement onzième aux Sybelles à 2’23’’ du fougueux échappé Pierre Rolland, qui confirmait son succès à l’Alpe d’Huez un an plus tôt, mais il perdit 1’26’’ sur Wiggins. Il poursuivit sa dégringolade en dévissant dans le col d’Aspin puis dans Peyresourde, au cours de la seizième étape, laissant 4’47’’ au groupe de Wiggins, lui-même arrivé sept minutes après Thomas Voeckler, vainqueur de sa deuxième étape dans ce Tour qu’il avait commencé en claudiquant et qu’il termina avec le maillot de meilleur grimpeur. Le lendemain, à Peyragudes, il connut une nouvelle défaillance, avant d’être humilié dans le contre-la-montre de Chartres, où il fut rejoint et doublé sans un regard par son équipier Van Garderen, lequel emporta le Maillot blanc de meilleur jeune malgré la révélation du benjamin Thibault Pinot, vainqueur à Porrentruy. Le vainqueur sortant du Tour parvint malgré tout à se retenir à la septième place du classement final.