IV. Wiggins, Froome et le reste du monde

4. Nibali émerge de la torpeur

Le principal adversaire de Wiggins et Froome fut Nibali, qui déplorait l’attentisme général et reprochait leur apathie aux leaders. L’absence totale d’offensive, disait-il, faisait le jeu des Sky, lesquels gloutonnaient les montagnes en fumant la pipe ou presque. Il fit quelques tentatives, faisant la descente à bloc vers Porrentruy, puis encore vers Bellegarde-sur-Valserine, où il se vexa à l’arrivée d’un regard qu’il jugea peu fair-play de la part de Wiggins. Il attaqua vers La Touissuire dans la onzième étape, aussitôt contré par Froome, dans le col d’Aspin, dans la seizième étape, pour écarter Evans de la course au podium, puis encore dans le col de Peyresourde un peu plus tard, et même au début de la dix-septième étape, dans la descente du col de Menté, où il revint sur un groupe d’échappés horrifiés de se voir rejoints par un cador tel que Nibali. Les fuyards, dont aucun ne pouvait plus jouer de rôle au classement général, et qui espéraient rester entre eux pour accomplir une échappée au long cours, tentèrent de dissuader le « Squale » par la voix d’Alejandro Valverde, futur vainqueur de l’étape. L’Italien fut remercié de sa compréhension, se releva et laissa partir ces hommes qui perdirent une occasion de prendre part à un possible retournement historique de situation. Au fil de ses attaques, Nibali se confirma à la troisième place de ce Tour, rival impuissant mais solide du duo Wiggins-Froome. De fait, il fut souvent seul dans ses démarches, son équipe Liquigas étant à peu près incapable de lui apporter le moindre appui, à l’exception d’Ivan Basso, l’un des rares à avoir pu opposer son rythme à celui des Sky. Trop isolé, Nibali ne compta guère que sur lui pour maçonner la troisième marche de son podium. Un bilan des étapes de montagne démontre la supériorité des trois premiers de ce Tour, Froome devançant Wiggins de 4’’, Nibali de 27’’ puis Rolland de 2’04’’.

 

Certains étaient tentés de penser que les écarts entre les premières positions du classement général ne se jouèrent que sur les deux seules étapes contre-la-montre, ce qui est formellement démenti par cette addition des temps établis sur l’ensemble des étapes montagneuses qui montre que Nibali fut bien le seul à faire à peu près jeu égal sur la durée avec Wiggins et Froome. Van den Broeck leur concéda presque deux minutes et demie, Pinot presque quatre minutes, Van Garderen et Zubeldia plus de sept minutes, Evans plus de huit minutes. L’impression selon laquelle Wiggins se serait contenté de préserver son avance en montagne sans l’y accroître réside d’une part dans le fait qu’il n’a pas gagné d’étape de montagne, ni ne soit jamais arrivé délesté de tous ses rivaux à la fois, et d’autre part dans la torpeur qui a enveloppé le peloton. Le public apprécie que le vainqueur du Tour cherche à marquer la montagne de son empreinte. Or le contrôle total qu’exerça Sky sur la course n’incita pas Wiggins à forcer sa nature en faisant preuve d’un panache inutile. Il ne remporta aucune étape en ligne ni ne tenta de lâcher tout le monde. Seulement, tous ses adversaires ayant connu des jours de défaillance, à l’exception de Nibali, il put observer les écarts grandir d’eux-mêmes sans qu’il n’ait à produire un coup d’éclat. Il n’eut qu’à s’appuyer sur le travail colossal de ses équipiers, qui enfoncèrent la caravane dans la résignation. Seul Nibali, encore une fois, pouvait calculer que son retard au classement général final, de 6’19’’, s’était constitué à 94% dans les contre-la-montre.

 

Un autre coureur fut regardé comme particulièrement entreprenant et déterminé, le grimpeur belge Jurgen Van den Broeck, déjà cinquième en 2010[1], revenu agité en diable. Malgré ses efforts valeureux et appréciables pour monter sur le podium, « VDB » ne fut cependant jamais considéré comme un possible challenger de Wiggins. Plus loin au classement, Denis Menchov confirma son déclin, seulement quinzième. Le vainqueur du Tour d’Italie, le Canadien Ryder Hesjedal, dut abandonner sur chute, et Fränk Schleck dut sortir par la petite porte, contrôlé positif à un diurétique.



[1]Reclassé quatrième après la disqualification de Contador.