IX. La Sublime Dévastation

2. Froome et Porte par asphyxie

Un an après sa victoire à La Planche des Belles Filles, Christopher Froome fit tomber Ax-Trois-Domaines comme Lance Armstrong faisait tomber méthodiquement le premier sommet que le Tour propose en arrivée d’étape. Implacablement, et sans pitié, il se livra dans cette ascension à un jeu de massacre par asphyxie dont ses victimes ne se remettraient pas. Il trouva pour cela un complice de premier choix en la personne de Richie Porte, fidèle entre les fidèles, qui non seulement nettoya d’abord le groupe des favoris jusqu’à ne garder plus que Valverde, Contador et son lieutenant tchèque Kreuziger, mais se permit en plus de maintenir un rythme suffisant, après que Froome fut ensuite parti seul, pour les lâcher aussi et terminer deuxième de l’étape à 51’’ de son leader. Après leurs démonstrations de force sur le Critérium international et sur le Critérium du Dauphiné, les deux hommes de la Sky renouvelaient leur partenariat massacreur, au point qu’au soir de cette première étape de montagne, l’on pouvait légitimement considérer comme valable une candidature de Porte au podium final, aux côtés de Froome.

 

Contador ne fut pas au sommet de sa forme. Attendu par Roman Kreuziger, un ancien vainqueur du Tour de Suisse et du Tour de Romandie qui avait déjà fini deux fois neuvième du Tour[1] et qui avait gagné sa première classique au printemps[2], il se laissa même dépasser par le tandem des Néerlandais de l’équipe Belkin, Bauke Mollema et Laurens Ten Dam. Devant, bien qu’impuissant, Valverde se positionna comme le meilleur challenger de Froome. Il arriva troisième à 1’08’’. L’un de ses équipiers de la Movistar, Nairo Quintana, marmotton hâlé monté sur ressorts, fut rattrapé par Froome dans cette dernière ascension après avoir attaqué plus tôt dans le Port de Pailhères. Il arriva au sommet avec Contador et Kreuziger, désormais déterminé à ne jamais se laisser impressionner par ce grand Froome tout maigre, dont les lunettes en amande et les longs bras fins lui donnaient des airs de mante religieuse.

 

L’Irlandais Daniel Martin (Garmin-Sharp), neveu de Stephen Roche[3], cousin de Nicolas Roche, remporta la deuxième étape pyrénéenne à Bagnères-de-Bigorre après s’être extirpé du groupe Maillot jaune dans La Hourquette d’Ancizan, le dernier col du jour, en compagnie du Danois Jakob Fuglsang (Astana). Tous les favoris arrivèrent ensemble quelques secondes après, si bien que l’étape fut sans incidence pour le classement général. Sauf pour Richie Porte, le mangeur de macadam et homme de main de Christopher Froome, qui fut la grande victime du rythme imprimé par la Movistar. Dès le début de l’étape, l’Australien dévissa, pour arriver à Bagnères-de-Bigorre avec dix-huit minutes de retard, perdant toute chance de partager le podium avec son leader. Porte ne fut pas le seul de son équipe à souffrir dans les cols de Menté, de Peyresourde, de Val-Louron Azet et de La Hourquette d’Ancizan, car en vérité Froome y perdit tous ses mercenaires, une vraie surprise dans ce domaine. Mais ses adversaires ne parvinrent pas à profiter de son isolement et se contentèrent de lui imposer leur rythme. Le Britannique leur opposa une quiétude désarmante. Par la suite, Porte se rétablit à son niveau, toujours présent en haute montagne.



[1]En 2009 et en 2010. Il fut remonté à la 8ème place du Tour 2010 après disqualification de Contador.

[2]L’Amstel Gold Race.

[3]Champion des années 1980, Stephen Roche réalisa le rarissime exploit de remporter le Tour d’Italie, le Tour de France et le Championnat du monde la même année, en 1987. Il partage cette particularité avec le seul Eddy Merckx (1974).