IX. La Sublime Dévastation

3. La marée du Mont-Saint-Michel

Froome porta son deuxième coup dans le contre-la-montre du Mont-Saint-Michel. La victoire fut pour Tony Martin, bien évidemment, mais les deux hommes partagèrent le privilège des vitesses mirobolantes. Le troisième de l’étape, Thomas De Gendt, roula en effet 1,2 km/h moins vite que Froome, qui dévora les 33 kilomètres de l’épreuve à la vitesse de 53,975 km/h. Froome passa même en tête aux pointages intermédaires postés aux kilomètres 9,5 et 22 ; ce n’est que dans les onze derniers kilomètres que Martin fit la différence, demeurée minime : 12’’ les séparèrent au chronomètre.

 

En revanche, le reste des troupes était aplati. Le premier de ses adversaires reconnus, Valverde, lui rendit deux minutes, Contador trois secondes de plus, Rodríguez plus de trois minutes. Cadel Evans et Andy Schleck ne seraient bientôt plus regardés comme des rivaux potentiels. Sans se déshonorer pour autant, ni l’un ni l’autre n’avaient tenu le coup dans la montée d’Ax-Trois-Domaines. La suite de l’épreuve confirmerait qu’ils n’auraient pas de rôle à jouer. L’Australien vieillissant fit naufrage dans les Alpes et ne fut que l’ombre de lui-même, dépassé par le rythme du Tour, probablement fatigué du Giro où il s’était classé très bon troisième derrière Nibali et Urán. Bientôt il se résoudrait à se ranger dans le gruppetto des étapes de montagne, conscient de l’inutilité de se faire mal, mais toujours digne, s’économisant sûrement pour de futurs éclats d’orgueil, dont il serait cependant incapable. On le verrait même se promener, au sens propre, dans le contre-la-montre de côte entre Embrun et Chorges, où il se classerait 167ème à 8’04’’ de Froome[1]. À 36 ans, Evans ne put feindre d’entendre les commentateurs qui faisaient l’hypothèse d’un déclin irréversible. Son coéquipier américain Tejay Van Garderen, qui aurait pu prétendre au statut de leader pour lui avoir été nettement supérieur l’année précédente[2], fut quant à lui incapable de se substituer à lui et traversa le Tour en anonyme.

 

Quant à lui, Andy Schleck revenait au Tour après une saison 2012 totalement blanche pour avoir été balayé par une rafale de vent dans le contre-la-montre du Dauphiné. Incapable de terminer les courses du printemps auxquelles il participait, transparent en montagne, mentalement hors du coup, il avait laissé présagé le pire sur sa condition. Réputé psychologiquement fragile, le grand Luxembourgeois était en outre affaibli par la suspension de son frère aîné Fränk, contrôlé positif à un diurétique sur le Tour 2012. Il se disait parfois que le prodige gâché n’était plus coureur cycliste dans sa tête et songeait à prendre une retraite précoce. Il était par conséquent impossible de le ranger parmi les favoris à l’approche du Tour mais quelques signaux envoyés, au Tour de Suisse notamment, indiquèrent un regain de forme qu’il aurait été imprudent de négliger. On connaît la capacité de certains grands champions à surgir en triomphe des brouillards les plus poisseux. Or Andy Schleck est à peu près unaniment considéré comme un surdoué du cyclisme, dont la fraîcheur et le charme alternent parfois avec la mélancolie et l’inconstance. Un enfant gâté, friable mais surdoué. Son Tour fut logiquement médiocre[3], au regard de ses performances passées, mais sa forme fut stable. Il surprit en se classant notamment bon quinzième du contre-la-montre d’Embrun et vingt-et-unième au sommet du Semnoz.



[1]En 2010 déjà, désenchanté après avoir perdu le Maillot jaune sur blessure, il avait sombré au classement et avait accompli le contre-la-montre Bordeaux-Pauillac en anonyme, se classant 166ème sur 170, à 10’57’’ de Cancellara.

[2]Van Garderen se classa cinquième et meilleur jeune du Tour 2012. Au service de Cadel Evans, qui était le vainqueur sortant, il rongea son frein pour le seconder avant de prendre inexorablement le dessus. Dans le contre-la-montre entre Bonneval et Chartres, il infligea une cruelle humiliation à son leader, parti trois minutes avant lui, en le rattrapant sans un regard. Mais sur ce Tour 2013, Van Garderen ne fut pas compétitif, il se classa 45ème. Evans fut 39ème.

[3]Il fut 20ème au classement général final.