IX. La Sublime Dévastation

4. Le "coup" de Saint-Amand-Montrond

On revit l’intenable Quintana à l’attaque en plein Ventoux, bien décidé à en découdre après que son leader eut perdu toutes ses chances entre Tours et Saint-Amand-Montrond, dans une banale étape de plaine prise d’assaut par les Saxo-Tinkoff de Contador. En effet, le vent de côté inspira l’équipe Omega Pharma – Quick Step du sprinteur Mark Cavendish, qui fit un audacieux coup de bordure pour piéger le sprinteur allemand Marcel Kittel (Argos-Shimano), déjà vainqueur de trois étapes, à Bastia, à Saint-Malo et la veille à Tours. Cette initiative ne fut que le début d’une magistrale série de bordures et de poursuites, comme le Tour n’en propose que rarement dans ses longues journées de plaine. Alejandro Valverde creva au plus mauvais moment et commit l’impardonnable erreur d’attendre une roue de rechange plutôt que d’enfourcher le vélo d’un équipier en attendant un meilleur dépannage. Les secondes d’expectative, sur le bord de cette route ventée que les Belkin de Mollema et de Ten Dam boulottaient d’un même appétit que les Omega Pharma – Quick Step de Cavendish pour profiter de la situation, se transformèrent au bout de l’enfer en dix minutes rédhibitoires. Valverde ne se vit octroyer aucune chance de retour car l’acmé de cette étape fut atteint lorsque les Saxo-Tinkoff sonnèrent la charge à leur tour, avec Contador bien protégé par cinq de ses équipiers, pour essayer de troubler Froome et son équipe. Avec eux s’embarquaient huit autres téméraires, dont Mollema, Ten Dam, Chavanel et Cavendish.

 

Esseulé dans un peloton désorienté comme une fourmillière en panique, Froome essaya brièvement de recoller au groupe des quatorze qui prenaient la poudre d’escampette, mais il rentra vite dans le rang pour ne pas se vider de ses forces. Encore plus loin, le groupe de Valverde n’ayant pas eu le temps de revenir fut définitivement condamné. À l’arrivée, où Cavendish ne pouvait pas manquer pareille occasion de gagner une étape, Contador, Kreuziger, Ten Dam et Mollema reprirent 1’09’’ à Froome. Aidé de José Rojas et de Rui Costa dans un troisième peloton, Valverde dut abdiquer, et passa de la deuxième à la seizième place du classement général. Ainsi le Tour vécut à son détriment l’une de ses plus belles étapes. Cette course de plaine promise à l’ennui s’était muée en un contre-la-montre pour des équipes dont les objectifs pourtant différents s’étaient rejoints dans un intérêt commun. Lassée et vexée de voir Kittel remporter les sprints finaux depuis le grand départ de Corse, Omega Pharma – Quick Step avait voulu éliminer l’Allemand en vue du sprint que préparait Cavendish à Saint-Amand-Montrond ; l’équipe néerlandaise Belkin avait aperçu l’opportunité d’évacuer Valverde du podium pour favoriser Ten Dam et Mollema ; les Saxo-Tinkoff avaient cherché à exploiter la faille qui s’était ouverte dans l’équipe Sky, moins hégémonique que d’ordinaire et moins bien organisée autour de Froome, pour relancer Contador vers la victoire finale.