IX. La Sublime Dévastation

6. La berlue du Ventoux

Au mont Ventoux, le Colombien avait dépassé les échappés et cheminait seul vers le sommet quand Froome entreprit un sprint fantasmatique, assis sur sa selle, qui donna l’impression d’un jeu d’enfant frénétique, pour lâcher Contador et Kreuziger, les deux derniers miraculés du coupe-jarret Richie Porte. Le « Kényan blanc » dut perdre le sens de la pente et se croire en descente car il produisit une pédalée irréelle qui obligea nombre d’observateurs à se frotter les yeux ou à vérifier les réglages de leur écran. Il reprit Quintana et s’adjoignit sa coopération méfiante pendant cinq kilomètres. Les deux hommes éparpillèrent leurs adversaires dans cette montée mythique que Froome n’avait pas initialement prévu de mettre à son palmarès. Il profita du concours de Quintana pour se refaire un peu et le décramponna sèchement quand il le sentit hors d’haleine, à deux kilomètres du sommet lunaire. À l’arrivée, Froome laissa exploser sa joie et manifesta publiquement son plaisir à mettre un peu de sa personne dans la légende du cyclisme en rejoignant les grands vainqueurs du mont chauve. À Wiggins qui parlait d’avoir le sens de l’histoire du vélo en gagnant des courses prestigieuses telles que Paris-Nice et le Critérium du Dauphiné, ou en visant le Giro, Froome rétorquait en avouant sa fierté d’être premier au Ventoux, avec le Maillot jaune sur le dos de surcroît.

 

Arrivé 29’’ après lui, Nairo Quintana s’affala sur le bitume, à bout de souffle, et participa un peu, avec son malaise, à la dramaturgie du Tour. Plus loin, Contador et Kreuziger (à 1’40’’) laissèrent passer Mikel Nieve et Joaquim Rodríguez (à 1’23’’). Seuls les quinze premiers de l’étape arrivèrent avec moins de trois minutes de retard. Avec cette performance, le Colombien prit le commandement de la Movistar et se positionna comme le grimpeur au meilleur répondant pour donner la réplique à Froome. Pour son premier Tour de France, et pour son deuxième Grand Tour seulement à 23 ans, Quintana fut l’indiscutable révélation de cette course, rappelant par certains aspects celle de Marco Pantani en 1994, à 24 ans. Doté de qualités exceptionnelles en haute montagne et d’un tempérament fier et hardi, il eut le mérite de susciter de légitimes interrogations quant à la possibilité pour lui de gagner le Tour un jour.