IX. La Sublime Dévastation

8. Le trio du Semnoz

Au soir de la dix-neuvième étape, après l’arrivée au Grand-Bornand où le Portugais Rui Costa remporta sa deuxième étape, Contador était encore deuxième du classement général. Mais le quatuor qu’il formait avec ses trois suivants se tenait en moins de cinquante secondes alors qu’il restait la difficile arrivée au sommet du Semnoz, tueur froid dressé sur la route des coureurs vingt-quatre heures seulement avant l’arrivée finale sur les Champs-Élysées. Le podium demeurait donc parfaitement instable et se jouerait entre Contador, Quintana, Kreuziger et Rodríguez, lequel avait fait preuve jusque-là d’une discrétion redoutablement efficace. Peu entreprenant mais résolument présent, l’Espagnol de la Katioucha s’était insinué dans ce classement général à la faveur d’une excellente troisième semaine. Quatrième au Ventoux, troisième du contre-la-montre d’Embrun, cinquième à l’Alpe d’Huez, Rodríguez se retrouvait à quelques secondes d’un podium à sa portée.

 

Aussi s’employa-t-il dans le Semnoz à conquérir ce podium, avec Quintana. Les deux hommes embarquèrent Froome avec eux mais laissèrent tous les autres sur le carreau. Contador ne put mentir, incapable de protéger sa place au classement général, et perdit deux minutes et demie sur Quintana, qui connut au sommet un inoubliable moment de gloire. Le Colombien remporta l’étape en solitaire, conquit le Maillot à pois de meilleur grimpeur, se hissa sur la deuxième marche du podium et consolida du même coup son Maillot blanc de meilleur jeune. Arrivé 18’’ après lui, Rodríguez accéda à la troisième marche du podium. N’ayant plus rien à perdre, Froome franchit la ligne d’arrivée à 29’’, rendant à Quintana l’exact avantage qu’il avait acquis auVentoux.

 

Quintana devint le deuxième Colombien à obtenir un podium du Tour après Fabio Parra en 1988. Il confirma ainsi le retour en force de la Colombie dans le paysage cycliste et particulièrement sur la scène des Grands Tours. Événement unique, le Giro et le Tour d’une même année virent un Latino-Américain monter sur leur podium. Le vice-Champion olympique Rigoberto Urán (Sky) avait terminé en effet deuxième du Tour d’Italie derrière Nibali. Du reste, quatre Colombiens s’étaient classés dans les vingt premiers de ce Giro.

 

L’examen minutieux du classement des six étapes de haute montagne montre que Nairo Quintana n’enregistra qu’un retard cumulé de 39’’ sur Christopher Froome. Son retard au classement général final de 4’20’’ s’échafauda donc essentiellement dans les contre-la-montre. Il perdit 4’27’’ sur l’ensemble des 65 kilomètres individuels, 17’’ dans le contre-la-montre par équipes, 39’’ seulement en montagne ; il récupéra 43’’ sur les Champs-Élysées où Froome finit en roue libre pour former un cordon avec ses équipiers, et bénéficia des 20’’ de pénalité dont le Britannique écopa à l’Alpe d’Huez pour un ravitaillement irrégulier.