IX. La Sublime Dévastation

9. Une toute petite pénalité pour une toute petite fringale

Ces vingt secondes de pénalité, Froome se les vit infliger en effet pour avoir bénéficié d’un ravitaillement solide dans la deuxième montée de l’Alpe d’Huez qui figurait au menu de la dix-huitième étape, considérée comme l’étape-reine de ce Tour. À l’avant, Tejay Van Garderen grimpait vers une victoire de prestige destinée à sauver son Tour raté, mais qui lui serait confisquée par un Christophe Riblon (AG2R La Mondiale) enragé, qu’il avait pourtant lâché un peu plus tôt et qui reviendrait le crucifier. Cette victoire française consolerait un peu son équipe de l’abandon sur chute de Jean-Christophe Péraud dans le contre-la-montre d’Embrun, la veille, alors qu’il avait des chances raisonnables de figurer dans les dix premiers du Tour.

 

À moins de cinq kilomètres de l’arrivée au sommet de l’Alpe d’Huez, Froome ressentit les effets de ce qu’il décrivit comme une fringale, ou une crise d’hypoglycémie. Bien que le ravitaillement ne fût pas autorisé dans les vingt derniers kilomètres, il appela à grands gestes le renfort de son directeur sportif, qui ne pouvait cependant pas monter à sa hauteur. Aussi demanda-t-il le plus simplement du monde à son majordome Richie Porte de se laisser rattraper par la voiture de Nicolas Portal et de lui remonter du gel énergétique. L’Australien s’exécuta, nullement perturbé par la difficulté de l’ascension, se fournit auprès de sa voiture, revint auprès de Froome et le ravitailla. Quoique Froome ne reçût pas son ravitaillement des mains de son directeur sportif[1], les commissaires de course ne furent pas dupes et les deux coureurs furent logiquement punis. La pénalité de 20’’, doublée d’une amende de 200 francs suisses, parut légère aux yeux de certains qui crurent y déceler des signes de laxisme, mais c’est exactement la sanction prévue par le règlement de l’U.C.I.[2]

 

Du reste, s’il fut certes contraint de laisser Quintana et Rodríguez partir sans lui, Froome géra cependant sa fringale d’une façon magistrale. Il n’eut pas l’hypoglycémie ravageuse. Il ne leur céda en effet que 1’18’’ et reprit du temps à tous ses autres adversaires. À ce compte, une fringale dans chaque étape de montagne restante n’aurait pas suffi à compromettre sa victoire finale.



[1]Si le ravitaillement par les voitures des directeurs sportifs est interdit dans les vingt derniers kilomètres d’une étape, sauf modification exceptionnelle (par exemple, compte tenu de la forte chaleur, les commissaires autorisèrent le ravitaillement jusqu’à cinq kilomètres de l’arrivée au mont Ventoux), il est en revanche autorisé entre les coureurs. Mais dans ce cas précis, Froome bénéficia en quelque sorte d’un recel de ravitaillement interdit.

[2]En 1996, Miguel Indurain écopa d’ailleurs de la même pénalité de 20’’ lorsqu’il prit un ravitaillement illicite dans la montée des Arcs, où il fut victime de sa fringale fatale.