Prologue

Samedi 7 juillet 2012. Septième étape du Tour de France.

À trois kilomètres du sommet de La Planche des Belles Filles, Cadel Evans (BMC-Racing), Vincenzo Nibali (Liquigas-Cannondale), Denis Menchov (Katioucha[1]), Rein Taaramäe (Cofidis), Pierre Rolland (Europcar)  et Haimar Zubeldia (RadioShack-Nissan) sont les six derniers à pouvoir supporter le rythme infernal de Richie Porte, le diablotin australien de l’invincible Sky, véritable mangeur de bitume, qui entraîne dans sa roue son leader Bradley Wiggins et un autre de leurs équipiers, Christopher Froome.

 

C’est la première fois que le Tour emprunte cette route du massif des Vosges, en Haute-Saône. Pour l’occasion des travaux colossaux ont été entrepris afin de ménager la place nécessaire au passage éphémère et tentaculaire de cette gigantesque manifestation sportive, au désespoir parfois des habitants qui s’étaient réjouis un peu vite de cette visite inédite dans leur station franc-comtoise. La chronique cycliste ne dispose donc d’aucune référence pour évaluer le potentiel de débâcle et de spectacle de ces six kilomètres de pente à 8,5% (et dotée de passages à 11 et même 13%), que les organisateurs ont rangée en première catégorie au classement du meilleur grimpeur et qu’ils ont surtout choisie pour conclusion de la première étape montagneuse de ce 99ème Tour de France. Officiellement, cette étape Tomblaine – La Planche des Belles Filles est étiquetée « accidentée ».

 

Cette première arrivée en altitude du Tour 2012 doit permettre de mesurer le niveau réel des favoris, spécialement celui des deux principaux, dont on annonce le duel avec gourmandise depuis des mois. À savoir le vétéran et néanmoins vainqueur sortant Cadel Evans, et le très attendu Britannique de l’irrépressible Sky, Bradley Wiggins, qu’une ambition de grande ampleur et savamment entretenue a mis au cœur d’un long, d’un vaste, d’un patient, d’un redoutable programme drastique de conquête du Maillot jaune. En effet depuis des mois, des années, tout est orchestré pour conduire la Sky au plus haut des sommets, et c’est justement Wiggins qui cristallise les espoirs de Dave Brailsford, son redoutable manager gallois. Ancien spécialiste mondial de la piste où il fut multi-médaillé, Wiggins s’est révélé brutalement sur la route lors du Tour 2009, à 29 ans, en se classant quatrième[2] sous les couleurs, alors, de Garmin-Slipstream. Il y avait démontré des aptitudes en montagne insoupçonnées jusque-là, lui dont on ne croyait connaître qu’un penchant certain mais exclusif pour le contre-la-montre. Ses principaux faits d’armes sur le macadam se résumaient en effet à des prologues ou assimilés[3], des chronos individuels ou par équipes dans des courses à étapes de second rang, et un titre de Champion de Grande-Bretagne du contre-la-montre (cette même année, 2009). Aussi, de le voir jouer avec les meilleurs en montagne dans ce Tour 2009[4] avait quelque peu déconcerté les observateurs. Spécialement affûté, il disait avoir transformé sa préparation physique en vue de réorienter sa carrière vers les courses à étapes sur route ; et l’on s’était intéressé, mi-curieux, mi-étonné, à cette silhouette asséchée et délestée de nombreux kilogrammes[5].

 

Au tournant de La Planche des Belles Filles, ce 7 juillet 2012, sont aussi attendus l’Italien Vincenzo Nibali, vainqueur du Tour d’Espagne 2010 et troisième du Tour d’Italie 2011[6], le Luxembourgeois Fränk Schleck, exceptionnellement privé de son champion de frère cadet Andy, le Néerlandais Robert Gesink, l’Espagnol et champion olympique Samuel Sanchez, le Belge Jurgen Van den Broeck, le Canadien Ryder Hesjedal, tout frais lauréat du Giro, le Russe Denis Menchov, routinier taciturne des Grands Tours, ou même Juan José Cobo, vainqueur surprise de la Vuelta 2011. On les y attend, pour guetter leur comportement dans ces premiers instants à haut niveau, scruter leurs mines, sonder leurs regards, évaluer leur forme et mesurer leur détermination. Tout cela, sans trop redouter de gros écarts pour autant.

 

À trois kilomètres du sommet cependant, Evans, Nibali, Menchov, Taaramäe,  Rolland et Zubeldia sont les six derniers à pouvoir supporter le rythme infernal de Richie Porte, le diablotin de la Sky, équipier de haut rang, qui entraîne Wiggins et Froome dans sa roue.

 

Ils ne sont même plus que trois à tenir la cadence lorsque Porte s’écarte et que Christopher Froome prend les choses en main à deux kilomètres du sommet, Wiggins calé dans son sillage. Les dents serrées, Evans, Nibali et Taaramäe cachent difficilement leur peine à suivre le duo de la Sky, qui atteint tambour battant la ligne d’arrivée dessinée à 1035 mètres d’altitude dans ce col vosgien qui, pour sa première apparition dans le tracé d’un Tour, n’a pas manqué son coup. Les dégâts causés sont bien plus grands que ce qu’on avait pu s’imaginer. La présence confortable de Wiggins dans ce quinté de tête est de très mauvais augure pour la concurrence à l’avant-veille du contre-la-montre de Besançon supposé lui conférer des avantages décourageants. Il s’assure le Maillot jaune et la déprime collective de ses adversaires.

 

Les cinq hommes, Froome, Wiggins, Evans, Nibali, Taaramäe, franchissent la flamme rouge ensemble, et si Cadel Evans semble le mieux disposé à remporter l’étape, comme l’indiquent ses victoires aussi musclées que sobres au Mur de Huy dans la Flèche wallonne 2010 ou à Mûr-de-Bretagne dans la 4ème étape du Tour 2011, c’est pourtant bien le lieutenant de Wiggins, en personne, qui lui dispute le sprint. Le dénommé Christopher Froome le contre imparablement pour le mettre à trois longueurs. Si Evans et Nibali ne perdent rien ou presque, Menchov lâche 50’’, Fränk Schleck 1’09’’, Samuel Sanchez 1’31’’, Van den Broeck 1’52’’.

 

À Froome La Planche des Belles Filles, à Wiggins le Maillot jaune, dont le surpuissant rouleur suisse Fabian Cancellara est proprement dépossédé, une semaine après sa victoire dans le prologue de Liège. Les deux Britanniques se tombent dans les bras, dans une démonstration d’amitié joliment feinte, à laquelle personne ne croira bientôt plus.

 

À cet instant, le grand public ignore tout de ce drôle de Froome, qui affiche la même taille de guêpe que Wiggins, qu’on prétend maigre à faire peur. Ce long et fin garçon qui, au moment de couper la ligne s’est redressé sur son vélo en prenant une vive impulsion sur son guidon un peu comme un enfant qui s’entraînerait à accomplir le signe de la victoire, passe alors pour le bon équipier qui a su tirer parti non seulement d’une situation de course exceptionnelle mais aussi d’un étincelant état de forme qui lui a permis de se maintenir jusqu’au sommet avec son leader et le reliquat de concurrence. Il semble de ces inconnus qui apportent un peu de distraction au scénario du Tour. Il crée d’autant plus la surprise en France que la plupart des spectateurs, ceux qui ne regardent que les courses diffusées sur les chaînes publiques françaises, n’ont tout bonnement jamais entendu parler de ce Froome qui n’est pas de ces baroudeurs bien connus du public, ni de ces coureurs de classiques dont le nom retentit au printemps, ni encore de ces jeunes talents dont on perçoit les rumeurs de l’éclosion. Il a 27 ans et roule dans le circuit professionnel depuis 2007, en toute discrétion. On pourrait croire à un coup d’éclat anecdotique.



[1]Les noms provenant des alphabets cyrilliques sont écrits dans ce texte selon les règles conventionnelles de transcription vers le français. Certaines graphies peuvent donc différer de celles qu’on trouve dans la presse, qui applique parfois les règles de transcription vers l’anglais.

[2]La disqualification tardive de Lance Armstrong, intervenue en 2012, a hissé de fait Wiggins à la troisième place de ce Tour 2009, derrière Alberto Contador et Andy Schleck. Ce principe de réattribution des classements annulés d’Armstrong ne s’est en revanche appliqué pour aucune des victoires effacées de l’Américain dans le Tour, de 1999 à 2005, si bien que sept lignes blanches se succèdent dans le palmarès, alors que la troisième place du podium 2009 a bien été comblée par Wiggins. Pour officiel qu’il soit, ce reclassement n’a aucune signification. Il est cocasse de remarquer que Wiggins s’est vu attribuer rétroactivement un podium du Tour seulement après en avoir gagné un lui-même.

[3]Première étape contre-la-montre (10 km) du Tour de l’Avenir 2003, prologue des Quatre Jours de Dunkerque 2007, prologue du Critérium du Dauphiné Libéré 2007.

[4]Notamment, on l’avait vu se classer 5ème à Verbier dans l’étape qui avait consacré la domination de Contador, 7ème au Grand-Bornand et 10ème au mont Ventoux.

[5]Sur ce point, les sources varient, entre 7 et 11 kg.

[6]Deuxième après disqualification du vainqueur, Contador.

Samedi 6 juillet 2013. Huitième étape du Tour de France.

Dévoreur de macadam et désormais garde du corps de Christopher Froome, Richie Porte, toujours lui, impose un rythme démentiel au peloton qui se désagrège. Seuls Alberto Contador (Saxo-Tinkoff), Roman Kreuziger (Saxo-Tinkoff) et Alejandro Valverde (Movistar) parviennent à s’accrocher provisoirement, conscients que leur temps est compté. Devant eux, le Colombien Nairo Quintana (Movistar) est échappé depuis le Port de Pailhères, premier grand col du Tour, gravi quelques instants auparavant. Ces messieurs gravissent la montée finale vers Ax-Trois-Domaines.

           

Il reste cinq kilomètres quand Froome prend les choses en main. Seulement, cette fois, c’est pour son propre compte qu’il se met à rouler. Pas de Wiggins dans son sillage. Il est le leader de l’équipe Sky, il est le super favori du Tour et à cet instant précis, il lance l’offensive qui ne surprend pas grand-monde, tant elle était attendue. Et redoutée. Ce qui surprend, en revanche, c’est l’étendue du désastre qu’il commet.

           

Le Britannique enclenche une cadence irréelle et se met à tourner les jambes comme les pales d’un ventilateur. La tempête souffle sur Contador. Le double vainqueur du Tour[1] est collé sur la route comme un vulgaire bout de sparadrap, que son équipier tchèque Kreuziger tente de décoller et d’emporter avec lui. Impuissant et néanmoins en bonne forme, Valverde cherche à limiter la casse, qui sera considérable pour cette première étape de montagne doublée d’une première arrivée au sommet.

           

Sur la ligne, Christopher Froome exulte comme à La Planche des Belles Filles un an plus tôt. D’une manière tout identique, il prend appui sur son guidon pour se propulser et se déployer en un longiligne signe de victoire, découvre un large et beau sourire, et manifeste la joie à la fois naïve et canaille du petit garçon qui a flanqué la rouste à ses camarades. Même pas mal. Facile et drôle à la fois. Froome fait l’expérience de la victoire d’aise, de la supériorité naturelle et du triomphe léger. Il n’a eu qu’à accélérer au moment opportun et à libérer toute sa puissance, en un long souffle contrôlé, pour atteindre au sommet de la montagne le vedettariat auquel il était promis depuis un an. Car cette victoire, ce Maillot jaune, cette supériorité, cette facilité n’étonnent personne du public, des observateurs ni des concurrents, qui se répétaient le nom de Froome depuis des mois et l’associaient à la Sublime Dévastation dont ils seraient les victimes. Froome, Froome, Froome. Rarement un coureur cycliste n’eut à bénéficier d’une telle convergence avantageuse de pronostics. Personne depuis un certain Lance Armstrong, devenu champion fantôme[2], ne fut élevé si haut dans les rangs de favori du Tour.

           

En matant ses rivaux disloqués à Ax-Trois-Domaines, Froome justifie sans surprise les espoirs et les craintes qu’il cristallisait auprès des uns et des autres, redouble les hantises, et s’affranchit définitivement de l’image de Wiggins, dont il eut de tant de frustration à être le bon petit soldat.

 

Ce 6 juillet 2013, Froome est grisé. Il accède à la gloire. À la gloire et à tout ce qu’elle a de plus sombre et funeste pour un champion cycliste du XXIème siècle : la suspicion, la rancœur et la haine.

 

Entre La Planche des Belles Filles et Ax-Trois-Domaines s’est écoulé un an moins un jour. De quelle magistrale manière Christopher Froome, 28 ans, Kényan naturalisé Britannique, s’est-il approprié le cyclisme, en un an moins un jour ?



[1]Depuis sa disqualification du Tour 2010 au profit d’Andy Schleck, Contador n’est officiellement plus vainqueur que des Tours 2007 et 2009.

[2]Rappelons que le 22 octobre 2012, les sept Tours de France d’Armstrong et l’ensemble de son palmarès depuis août 1998 ont été annulés par l’Union Cycliste Internationale (U.C.I.).