V. La polémique Froome

2. Premières interrogations

Avec sa victoire à La Planche des Belles Filles, Froome inaugura deux semaines de course entièrement passées au service de Wiggins, sans jamais faillir. Une telle présence est rarissime dans l’histoire du Tour puisque même les équipiers les plus fidèles, les plus loyaux, les plus dévoués, finissent par payer le prix de leurs efforts. Excepté dans les contre-la-montre, Froome fut le perpétuel égal de son leader. Il n’eut jamais à s’écarter, exténué, comme toutes les autres fusées de la Sky, les Knees, Rogers, Porte, qui se désintégraient en plein vol, à diverses altitudes selon leur force de poussée, après avoir œuvré à la propulsion de Wiggins. Il ne s’effaça jamais, sacrifié, pour laisser le patron déployer un ultime et saint effort propre à l’élever au-delà des cimes.  Sur l’ensemble des étapes de montagne, Froome fut même le plus performant de tout le peloton, avec quatre secondes de mieux que Wiggins, vingt-sept secondes de mieux que Nibali, tous les autres étant au-delà de deux minutes. Il se fit une place confortable parmi les cadors, tant et si bien que Wiggins jugea qu’il avait pris trop de place.

 

Les premières interrogations sur la possible supériorité de Froome intervinrent au cours de la onzième étape, courue entre Albertville et La Toussuire-Les Sybelles, et remportée par Pierre Rolland au terme d’une échappée qui réinstalla définitivement le Français parmi les dix premiers du classement général. L’image troublante de ce grand Froome tout mince, un peu disloqué sur son vélo, qui laissa sur place son propre leader en feignant de ne pas s’en apercevoir ou tout simplement en n’y accordant guère de considération, cette image fit le régal à juste titre des polémistes qui trouvèrent matière à se distraire un peu. L’équipe Sky, en cadenassant la course, était en train de rendre le Tour soporifique et conventionnel à souhait et voilà que ce drôle de Froome qui plantait Wiggins à cinq kilomètres des Sybelles avait le mérite de procurer des motifs de débat et de divertissement. Cet événement ne dura que quelques secondes en vérité, le temps pour Froome de contrer brutalement le groupe Nibali – Van den Broeck – Pinot sur lequel il venait de ramener Wiggins après une poursuite efficace, de se mettre à tricoter des jambes à une allure vertigineuse, de décramponner ainsi les quatre hommes de son sillage, y compris Wiggins, puis de couper son effort afin de laisser revenir son leader, non sans montrer ostensiblement par un mouvement d’attention affecté vers son oreillette qu’ordre lui était donné de modérer ses ardeurs. Il se retourna pour constater en effet que Wiggins avait disparu de son porte-bagages. Pire, il l’avait sérieusement mis en danger puisque Wiggins s’était révélé inapte à suivre Pinot, Nibali et Van den Broeck qui étaient partis à sa poursuite.

 

Cette improbable accélération de la part de Froome constituait une attaque en bonne et due forme, préméditée, dont les motifs firent l’objet de multiples interrogations. Était-elle destinée à défendre sa place au classement général face aux quelques mouvements de l’adversité, preuve qu’il était au moins déterminé à concourir pour lui-même en plus de prêter ses services à Wiggins – ou pas. Peut-être avait-il présumé que son leader, calé dans sa roue, allait le suivre. Improbable supposition quand on sait que Wiggins supporte mal les changements de rythme et n’a besoin, au contraire, que d’une cadence rapide mais bien réglée. C’est pourtant bien ce qu’il allégua, prétendant avoir voulu mettre la pression sur Evans, déjà décroché, ou sur Nibali peut-être, persuadé que Wiggins était bien arrimé. Cette stratégie lui permettait en tout cas de confirmer sa remontée à la deuxième place du classement général.