V. La polémique Froome

5. Amplification de la polémique

L’incident de La Toussuire, avec l’attaque très remarquée de Froome, aurait pu rester sans suite. Mais les efforts de Wiggins pour se comporter en patron et ceux du staff de l’équipe Sky pour clamer l’unité du groupe ne permirent pas d’étouffer la polémique naissante. Froome avait fait étalage d’une trop grande force en montagne pour qu’on n’y pensât plus. La facilité dont il avait fait preuve, la cadence de pédalage qu’il avait produite, en dépit de tous les efforts exprimés depuis le début du Tour en qualité d’équipier, avaient frappé les esprits. S’il avait semblé meilleur que Wiggins, il avait aussi semblé au-dessus de la mêlée, le meilleur grimpeur de tous, le plus rapide, le plus à l’aise. Certains avaient déjà cru déceler la possibilité d’une supériorité à La Planche des Belles Filles. Libéré de son rôle, n’y aurait-il pas gagné avec une plus grande avance que les trois longueurs arrachées dans le dernier hectomètre ? Dégagé de ses obligations, combien aurait-il pu reprendre à Wiggins et à tous les autres à La Toussuire-Les-Sybelles ? N’aurait-il d’ailleurs pas pu revenir sur Rolland et lui confisquer l’étape ? Un détail n’était pas passé inaperçu, qui alimenta la polémique : le geste ostensible que Froome avait effectué en direction de son oreillette, en feignant d’y concentrer son attention, puis de s’étonner de la disparition de Wiggins, avait laissé penser que non seulement il s’estimait le meilleur de ce Tour mais qu’il voulait révéler à tous dans quelle sorte de prison l’enfermaient les obligations auxquelles on l’astreignait. Le public a horreur qu’une logique étrangère à la pure loi sportive du meilleur s’immisce dans la compétition. Il ahorre les arrangements qui lui semblent falsifier la vérité athlétique. Aussi Froome savait-il pouvoir s’assurer une certaine compassion de la part du public en lui dévoilant le cruel assujettissement auquel il était soumis.

 

Voyant la polémique enfler, Froome ne chercha pas à l’apaiser. Il commença à déclarer aux journalistes qu’il serait capable de gagner ce Tour « mais pas chez Sky », en d’autres termes s’il n’était pas lié par ses obligations d’allégeance. Conscient qu’il lui fallait ronger son frein, il n’hésiterait cependant pas à suivre les meilleurs pour jouer sa chance si les plans de l’équipe étaient remis en cause par une défaillance de Wiggins. En attendant, il lui renouvelait sa fidélité, reconnaissant la douleur que lui causaient ses chaînes. Il disait espérer pour 2013 que ses dirigeants seraient honnêtes et feraient preuve de la même loyauté à son égard si le tracé du Tour se révélait conforme à ses dispositions.

 

Devant les caméras, on le vit adopter, comme un bigot, une mine faussement ingénue sous des airs lisses et polis pour déclarer, en feignant effrontément d’y croire, que pour l’heure Bradley Wiggins était bien le plus fort. Ce double-jeu qui lui conférait des manières de garçonnet désabusé, à grands renforts de haussements d’épaules et de soupirs blasés, fit son office : l’impression générale se répandit qu’il était bridé et réprimé au point de sacrifier les ambitions les plus hautes à la stratégie d’équipe. Bjarne Riis lui-même, vainqueur du Tour 1996 et directeur sportif chez Saxo Bank-Tinkoff Bank, ratifia la supériorité de Froome dans les médias et exaspéra Dave Brailsford en l’encourageant à inverser les rôles. Des coureurs du peloton s’engouffrèrent dans la brèche et allèrent aussi dans le même sens, espérant probablement semer le doute et la zizanie chez Sky ; certains rapportèrent même que Wiggins avait été entendu crier à Froome d’aller moins vite. Les compagnes respectives de Wiggins et Froome jetèrent de l’huile sur le feu en s’accrochant sur les réseaux sociaux. La première félicitait Michael Rogers et Richie Porte pour leur loyauté et leur professionnalisme en prenant soin d’occulter Christopher Froome, la seconde louait la fidélité outrancière et mal récompensée de son compagnon.

 

Aussi l’équipe Sky finit-elle par l’assurer publiquement de son retour d’ascenseur en le favorisant l’année suivante. Wiggins lui-même confirma le pacte et lui promit de se mettre à son service en 2013 en témoignage de reconnaissance.