VI. L'impossible union

1. L'ultime provocation de Froome à Peyragudes

L’arrivée à Peyragudes deux jours plus tôt légitima pourtant plus que jamais la question de savoir si Froome aurait pu surmonter cet écart en montagne dans l’hypothèse où les chaînes de l’allégeance lui auraient été ôtées. Si Wiggins lui fut supérieur sur les 101,4 kilomètres cumulés de contre-la-montre individuel, Froome afficha quant à lui dans les cols une aisance telle que le doute était permis. Mais l’impossibilité à laquelle il était astreint, de laisser libre cours à son talent, empêcha toute conclusion fiable. Froome était-il un grimpeur de génie apte à renverser les sommets ? Aurait-il repris une minute à Wiggins, deux minutes, trois, quatre ? Une offensive de sa part aurait-elle précipité son coéquipier dans l’abîme ?

 

Il ne put se garder d’exploiter la dernière arrivée en altitude pour humilier Wiggins, embarrasser le staff de Sky, et laisser la question béante. Alors qu’Alejandro Valverde était sur le point de conclure victorieusement l’échappée matinale dont il était le dernier en lice, Froome et Wiggins se dégagèrent de leur groupe, qui ne comportait plus que Jurgen Van den Broeck, Pierre Rolland et Thibault Pinot, à trois kilomètres de l’arrivée. Vincenzo Nibali, Tejay Van Garderen et Christopher Horner venaient en effet de dévoiler leurs faiblesses, et Cadel Evans avait craqué plusieurs kilomètres auparavant. Si les deux équipiers britanniques étaient au-dessus du lot, Froome était tellement fort cependant qu’il donna l’impression, par constraste, que Wiggins était au bout du rouleau. Il surexposa sa supériorité et sa condescendance en attendant ostensiblement son leader, le lâchant, se retournant, puis ralentissant au point de se mettre en roue libre, le buste relevé et tenant le guidon d’une main, en pleine ascension, l’engageant à accélérer avec l’autre main, d’un geste impatient. Derrière lui, Wiggins faisait la grimace. Cette scène invraisemblable fut le salut de Valverde, car Froome, qui voulait l’étape, et qui l’aurait rattrapé sans aucun doute avant l’arrivée, fut privé de la victoire en attendant Wiggins. C’est ce qui sauta aux yeux de tous, au point que l’on put se demander si Froome n’avait pas fait exprès de compromettre son retour, pour parfaire son image de martyr. Car l’équipe Sky aurait pu lui donner le feu vert sans prendre de risque et se serait ainsi honorée en le récompensant d’un succès de prestige. Son retard au classement général n’était plus de nature à mettre Wiggins en péril, si près du dernier sommet, et tous leurs rivaux étaient derrière eux. Wiggins n’aurait eu qu’à rester avec eux et offrir à Froome un peu de liberté. S’obstiner à vouloir maintenir Froome aux côtés de Wiggins ne fit que mettre en lumière la relative infériorité du Londonien.

 

Quant à Froome, son attitude équivoque était difficile à cerner : choisissant d’exhiber sa frustration et d’humilier son leader, il n’assuma cependant pas ses desseins et resta avec Wiggins jusqu’au sommet plutôt que de désobéir franchement. Incapable de se contenir ni de s’affranchir, il parut indécis, pas assez fort en caractère. C’est pourquoi sa morgue inaboutie agaça nombre d’observateurs. Wiggins, lui, prétendit que la certitude désormais acquise de sa victoire finale l’avait quelque peu démobilisé et incité à baisser le régime. C’était pourtant bien un argument supplémentaire pour libérer Froome dans les deux derniers kilomètres. Certains le soupçonnèrent même d’avoir délibérément levé le pied et forcé Froome à rester auprès de lui, afin de le priver de la victoire d’étape, soit pour le châtier de son irrévérence, soit pour éviter d’écœurer leurs rivaux en dépossédant Valverde d’un succès d’honneur.