VI. L'impossible union

2. L'émancipation sans dissidence de Jan Ullrich

L’histoire moderne du Tour de France ne propose que deux autres exemples d’équipiers aux deux premières places du classement final. En 1996, un jeune Allemand totalement inconnu du grand public, Jan Ullrich, 22 ans, fut le dauphin de son leader danois dans l’équipe Deutsche Telekom, le grand Bjarne Riis, tombeur de Miguel Indurain[1]. Ullrich fut présent auprès de Riis tout au long du Tour, développant une puissance hors normes en montagne dans un style tout à fait opposé à celui des grimpeurs purs : solidement assis sur sa selle, rarement en danseuse, cet adepte des gros braquets enroulait de longs développements à une cadence régulière, presque immuable. Il s’illustra spécialement dans le dernier contre-la-montre, à Saint-Émilion, qu’il remporta de main de maître en repoussant Indurain à 56’’. Riis fut quatrième à 2’18’’, c’est-à-dire qu’il perdit en une étape presque 60% de l’avance dont il disposait le matin même sur son jeune équipier. Ainsi Ullrich aurait-il pu constituer une menace pour son propre leader en défendant davantage sa place au classement général au fil des trois semaines. Mais pour impressionnant qu’il fût, le prodige de Rostock n’exprima aucune renvendication et afficha une loyauté sans faille. Il s’effaça sans discussion dans les différentes étapes de montagne et sans chercher à faire mieux pour lui-même. À Sestrières et à Hautacam, il se félicita des intimidantes victoires de Riis, sans qu’on n’eût jamais pu le soupçonner d’être son égal[2]. Contrairement à Froome, il eut ainsi le loisir de laisser son patron exprimer clairement sa domination dans les cols.

 

Sa participation à la mission commando de Pampelune l’assura ensuite de la deuxième place. Cette dix-septième étape permit en effet à Riis, Ullrich, Virenque, Dufaux, Luttenberger, Leblanc, Ugrumov et Escartin de mener à bien une échappée royale et très spectaculaire, à partir du Port de Larrau. Les huit hommes éliminèrent définitivement Abraham Olano et Tony Rominger du podium, en arrivant à Pampelune avec plus de huit minutes d’avance[3], et s’installèrent aux huit premières places du classement général. Indurain fut défait sur ses propres terres, et Berzine perdit plus d’une demi-heure alors qu’il était encore sixième du classement général le matin[4]. Riis y conforta sa première position et Ullrich confirma son potentiel de champion. Sa victoire dans le contre-la-montre de Saint-Émilion fut une brillante conclusion. Pour autant, il continuait de clamer sa fidélité à Riis dans la perspective du Tour suivant.

 

Ce sont bien les circonstances de course qui imposèrent à Riis et Ullrich d’inverser les rôles en 1997. Déclinant, le Danois ne fut pas capable d’assumer son rôle de leader devant l’évidente supériorité de son lieutenant. Dans le col de Val-Louron, au cours de la neuvième étape, il dut laisser partir Virenque, flanqué d’Ullrich, sans pouvoir répondre à son attaque, et arriva à Loudenvielle avec une demi-minute de retard. Le lendemain eut lieu la passation de pouvoir officielle entre les deux équipiers, puisque l’Allemand écrasa ses adversaires dans la montée d’Arcalis. Sans même se lever de la selle, il laissa Virenque et Pantani à 1’08’’, et Riis, cinquième, à 3’23’’. Il fit de la suite de ce Tour son chef-d’œuvre, auquel Riis ne put contribuer qu’en qualité d’équipier de luxe. Ullrich remporta l’épreuve avec 9’09’’ d’avance sur son dauphin, Richard Virenque, et 14’03’’ sur Marco Pantani, troisième. Septième à 26’34’’, Riis comprit que le loyal équipier qui l’avait épaulé en 1996 l’avait résolument supplanté. On voit bien qu’il savait de quoi il parlait en encourageant la Sky à inverser les rôles entre Froome et Wiggins au beau milieu du Tour 2012.

 

On sait pourtant qu’en dépit de toutes les prophéties qui lui promettaient de rejoindre et de dépasser les quintuples vainqueurs du Tour[5], Jan Ullrich déçut ensuite ses louangueurs puisqu’il ne le remporta plus jamais[6].



[1]Miguel Indurain était invaincu sur le Tour de France depuis 1991.

[2]À Sestrières, Ullrich fut 8ème à 44’’ de Riis. À Hautacam,  il fut 7ème à 1’33’’.

[3]C’est le Suisse Laurent Dufaux qui remporta cette étape, en disputant le sprint à Bjarne Riis en personne.

[4]Evgueni Berzine prit le Maillot jaune aux Arcs, le jour où Indurain connut sa première défaillance, puis remporta le contre-la-montre de Val d’Isère, avant de rétrograder au fil des étapes. Il laissa dans ce Tour ses dernières illusions. Le Russe, qui avait brillamment gagné le Tour d’Italie 1994 en battant Indurain, cessa définitivement de garnir son palmarès.

[5]Dans l’ordre : Jacques Anquetil, Eddy Merckx, Bernard Hinault, Miguel Indurain.

[6]Il termina deuxième en 1998 derrière Marco Pantani, puis en 2000, 2001 et 2003 derrière Lance Armstrong. Les victoires retirées à l’Américain ne lui furent pas réattribuées. Lui-même se vit d’aillleurs ôter en 2012 la troisième place obtenue en 2005.