VI. L'impossible union

3. La difficile subordination de Greg LeMond

L’exemple de Greg LeMond et Bernard Hinault offre en revanche de plus grandes similitudes avec celui de Froome et Wiggins. Chacun fut successivement le dauphin de l’autre deux années de suite. En 1985, le quadruple tenant du titre, Hinault, 30 ans, dut réfréner l’impétuosité de son jeune équipier américain, 24 ans, avec le concours et la malice de leur manager à La Vie Claire, un certain Bernard Tapie.

 

Champion du monde en 1983, troisième du Tour en 1984 derrière Laurent Fignon, dont il était l’équipier, et derrière Bernard Hinault, Greg LeMond avait choisi de quitter l’équipe Renault en 1985 et de vendre sa fougue à Tapie pour le compte du « Blaireau ». Efficace au Tour d’Italie[1], le partenariat entre les deux champions se raidit toutefois pendant le Tour, quand LeMond prit conscience qu’il pouvait dominer son aîné en montagne. Rongeant son frein et appliquant docilement les plans de l’équipe qui consistaient à mener le Breton à une cinquième victoire dans le Tour, que les années passant ne permettrait peut-être plus, l’ardent Américain finit par laisser déborder sa colère lorsque son directeur sportif, l’ex-coureur suisse Paul Köchli, lui-même sous le commandement de Tapie, le contint délibérément dans le Tourmalet, à un moment où les difficultés de Hinault et sa forme étincelante le désignaient pourtant comme le meilleur. En effet, dans cette dix-septième étape, ordre lui fut donné de se contenter de suivre l’Irlandais Stephen Roche, troisième du classement général, Fabio Parra et Pedro Delgado, sans les contrer. Roche venait de produire son attaque et derrière, le Français défaillant n’était plus en mesure de défendre son Maillot jaune. L’autorisation théorique d’attaquer ne fut accordée à LeMond que pour le cas où Roche faiblissait à son tour. Réfréné, trépignant, LeMond ne reprit à Luz-Ardiden que 1’13’’ à son leader, pourtant convaincu qu’il aurait pu combler bien davantage des 3’38’’ qu’il avait de débours. À l’arrivée, on l’entendit maudire son directeur sportif sur les ondes américaines, ce qui incita Hinault et Tapie à lui promettre une inversion des rôles en 1986. Fait unique, un monstre sacré de l’histoire du cyclisme s’engageait ainsi, un an à l’avance, et en sortant à peine d’une victoire dans le Tour, à se mettre au service de son propre équipier. Par ce pacte se dessine distinctement l’analogie avec la promesse faite à Froome au soir du Tour 2012. LeMond conclut ce Tour 1985 en battant Hinault de 5’’ dans le contre-la-montre du lac de Vassivière.

 

Mais Hinault n’était pas du genre à se faire aussi facilement larbin. Troisième quintuple vainqueur du Tour après Anquetil et Merckx, il pressentit la possibilité de faire tomber le record avec une sixième victoire en 1986. Ne se sentant que modérément lié par la promesse faite à LeMond de se mettre à son service, il entreprit une insupportable guerre d’usure contre son équipier et le soumit à une pression maximale. Aussi chercha-t-il à rendre son serment caduc en prenant au plus tôt l’avantage, de manière à obliger LeMond à lui faire allégeance. Remportant le contre-la-montre de Nantes, avec 44’’ d’avance sur lui, il le fit tomber dans son piège dans la douzième étape en lançant de loin une de ces attaques magistrales propres à assommer la concurrence. Malgré sa forme, LeMond fut contraint de faire le jeu de son équipier en le laissant caracoler avec Pedro Delgado. À Pau[2], Hinault revêtit ainsi le Maillot jaune avec 5’25’’ d’avance sur LeMond, un écart manifestement rédhibitoire. Néanmoins, le Breton commit une monumentale erreur en voulant récidiver le lendemain entre Pau et Superbagnères, alors qu’il lui suffisait de défendre sa position. Il pécha par présomption en attaquant dans la descente du Tourmalet, s’épuisa dans la vallée à creuser de beaux écarts, et reçut en cadeau un formidable retour de bâton : il vit LeMond combler son retard dans le col de Peyresourde, en compagnie de quelques autres, dont leur rival suisse Urs Zimmermann, puis dévissa dans la montée vers Superbagnères où l’Américain l’emporta avec 4’39’’ d’avance sur lui[3]. Ainsi perdit-il le bel avantage acquis la veille, bien qu’il sauvât son Maillot jaune pour 40’’. Entre les Pyrénées et les Alpes, les compteurs étaient donc comme remis à zéro. Greg LeMond savait désormais à quoi s’en tenir et quoi que pût déclarer Bernard Tapie, qui louait l’entente et l’union au sein de La Vie Claire, sa cohabitation avec Hinault ne se résoudrait que par l’affrontement. Animé d’une haine cordiale et fortifiante, il profita de la fatigue et des douleurs de Hinault dans la dix-septième étape pour attaquer dans la descente de l’Izoard en compagnie de son adversaire Zimmermann. À deux, ils dévalèrent la pente à tombeau ouvert avant de confirmer leurs ardeurs dans le col du Granon, où ils remontèrent tous les échappés du jour, à l’exception du seul Chozas. À l’arrivée, LeMond déposséda définitivement Hinault du Maillot jaune. Le lendemain, ils s’éprouvèrent lors d’une étape d’anthologie qui rendit le beau rôle à Hinault. Échappés à deux, ils survolèrent la course entre Briançon et l’Alpe d’Huez et creusèrent de très gros écarts sur l’ensemble de leurs adversaires, en dépit d’une poursuite magnifique engagée par Zimmermann. La postérité retient leur ascension de l’Alpe d’Huez à l’unisson et surtout leur arrivée historique au sommet, tout sourires et main dans la main, une grandiose image pourtant conçue pour le public par Tapie afin de dissimuler les rancoeurs et de démentir les rumeurs d’inimitié. L’étape fut pour Hinault, qui ne désespérait pas tout à fait de renverser la situation dans le contre-la-montre de Saint-Étienne, à trois jours de l’arrivée à Paris. Désormais isolés du reste de la concurrence au sommet du classement général, ils pouvaient enfin, selon lui, se battre d’homme à homme. Mais les 58 kilomètres de l’étape ne lui permirent de reprendre que vingt-cinq misérables secondes à LeMond, ce qui le persuada de ranger les armes, avouant même avoir fait subir à son tombeur de véritables outrages afin d’éprouver son caractère. Hinault terminait ainsi deuxième de son dernier Tour de France.



[1]Hinault remporta le Giro 1985 devant Francesco Moser avec l’appui de LeMond, troisième.

[2]C’est Delgado qui gagna l’étape. LeMond arriva troisième à 4’37’’.

[3]Hinault fut onzième de cette étape. LeMond l’emporta avec 1’12’’ sur Robert Millat et 1’15’’ sur Zimmermann.