VII. Le pacte mort-né

2. La guerre des nerfs

Au crépuscule d’une saison 2012 fastueuse, l’équipe Sky se retrouvait avec un pénible dilemme à résoudre. Les dirigeants devaient-ils favoriser le tenant du titre, le premier Anglais à s’être vêtu de jaune sur les Champs-Élysées, celui qui leur avait offert la première victoire sur un Grand Tour et avait ainsi justifié le fol investissement de Sky dans le pari qu’avait engagé Dave Brailsford, celui encore qui avait raflé les plus grandes courses de l’année en cumulant Paris-Nice, Tour de Romandie, Critérium du Dauphiné, Tour de France et épreuve olympique du contre-la-montre ? Ou devaient-ils privilégier le génie bouillonnant, la valeur montante du cyclisme mondial, celui qui pouvait faire mieux encore et proposait les meilleures garanties à long terme ? À compter de son annonce, et s’estimant parfaitement fondé à défendre son titre, Wiggins campa sur sa position et confirma son intention de remporter un deuxième Tour. Il nuança néanmoins quelque peu son discours, affirmant être prêt à s’incliner si l’équipe désignait formellement Froome comme leader. Lui avait-on demandé de mettre de l’eau dans son vin, pour la bonne image de Sky, ou était-ce une façon de mettre son manager à l’épreuve ? Quant à lui, Froome s’empressait de rappeler les garanties que Dave Brailsford en personne lui avait données. La guerre des nerfs était engagée.

 

Les équipes cyclistes s’accommodent assez mal de ces luttes d’ego entre des champions aux desseins contradictoires. Les Français eurent à gérer les tempéraments de Raphaël Géminiani, Louison Bobet, Jacques Anquetil, Roger Rivière, Henry Anglade à la charnière des années 1950 et 1960. Bernard Hinault quitta l’équipe Renault en 1984 pour ne pas avoir à se soumettre à l’ascension du jeune Laurent Fignon, et on sait qu’il trouva à La Vie Claire, en la personne de Greg LeMond, un autre équipier disposé à contredire ses ambitions. Au début des années 2000, l’équipe allemande T-Mobile fit cohabiter Jan Ullrich, Andreas Klöden et Aleksandr Vinokourov, trois hommes capables de remporter le Tour[1]. En 2009, Lance Armstrong choisit l’équipe Astana, où courait déjà Alberto Contador, pour sortir de sa retraite après trois années complètes sans compétition. Peu enclins à se faire des politesses, les deux champions se disputèrent ardemment le leadership jusqu’à ce que l’Espagnol prît l’ascendant sur son aîné texan[2]. Mais seuls Hinault et LeMond eurent à se disputer la victoire du Tour et à se partager les deux premières places. On a vu en revanche que dans le cas de Bjarne Riis et Jan Ullrich, la loyauté de l’Allemand en 1996 n’écorna jamais l’autorité du Danois et que sa supériorité en 1997 coïncida avec le déclin de Riis, de sorte qu’il n’y eut jamais d’affrontement apparent. L’exemple des frères Schleck propose le schéma inverse, celui de deux coureurs indécis, incapables de s’affranchir l’un de l’autre, rechignant toujours à sacrifier l’un au profit de l’autre. Il en résulta l’étonnante et inédite image de deux frères partageant le podium du Tour 2011, mais aux deux plus mauvaises places.



[1]Ils partagent d’ailleurs tous les trois la particularité d’avoir été sur le podium du Tour.

[2]Armstrong termina troisième de ce Tour, sans avoir vraiment pu affronter Contador en duel. Andy Schleck s’intercala entre les deux hommes.