VII. Le pacte mort-né

4. Le doublé irréaliste

Son doigt d’honneur brandi à la presse n’empêcha pas Wiggins d’être anobli par la Reine pour la nouvelle année. Il aborda 2013 avec l’intention répétée de réaliser le doublé Giro-Tour, pourtant réputé quasi irréalisable, malgré la concurrence interne de Christopher Froome. Il faut dire qu’après sa moisson de victoires en 2012, il fallait bien un tel doublé pour ne pas donner l’impression de décliner en 2013. Il est difficile pour un coureur cycliste de rassasier la chronique cycliste après l’avoir habituée aux plus gros festins dont un champion pût rêver. Or les doublés sont rares dans l’histoire des Grands Tours et l’expérience montre que la fatigue accumulée au Giro bloque les désirs au Tour. En 2011, le meilleur coureur de Grands Tours de sa génération, Alberto Contador, fut incapable de lutter pour la première place du Tour de France après avoir remporté au Tour d’Italie la plus écrasante de ses victoires. Lance Armstrong lui-même ne se risqua jamais à un tel défi durant les sept années où il mit le Tour sous son emprise, et ne voulut faire l’expérience du Giro, pour la première fois de sa carrière, qu’à son retour de retraite en 2009[1]. Marco Pantani demeure le dernier à avoir accompli ce doublé, en 1998. Il faut avant lui remonter à Miguel Indurain, en 1992 et 1993. Parce qu’ils sont plus éloignés dans le temps depuis que le Tour d’Espagne a été placé en septembre, Giro et Vuelta semblent désormais plus commodes à cumuler[2].

 

Et pourtant, malgré la très faible probabilité d’être performant sur le Tour après avoir couru le Giro, même sans le gagner, malgré les signes de lassitude ou de contrariété perceptibles depuis le Tour 2012, Wiggins mettait tout en œuvre pour se montrer sûr de lui. Cette attitude ne manquait pas de susciter le scepticisme des observateurs car son discours comportait quelques contradictions propres à semer le doute. D’une part, imperturbable devant les journalistes, il renouvelait sa conviction de pouvoir réaliser l’exploit annoncé. Au pire, laissait-il entendre, le Giro constituerait un entraînement de premier choix pour le Tour. Car d’autre part, juillet approchant, il chercha à familiariser la presse à l’idée selon laquelle, à défaut de réaliser le doublé, il viserait principalement le Tour en prenant appui sur le Giro. En définitive, ses intentions réelles demeuraient opaques.

 

Il semble surtout qu’en dépit des objectifs particulièrement difficiles qu’il s’était assignés, et de l’assurance dont il faisait preuve à l’approche du Giro, Wiggins avait relâché la pression à l’entraînement après son année somptueuse. À l’entraînement et dans son esprit. Il a été dit plus haut à quel point Wiggins avait poussé la rigueur de sa préparation pour accéder au sommet de la gloire cycliste et combien il avait dû contraindre sa nature. Les choses se passèrent comme si les petits engrenages bien rodés dans sa tête n’avaient été conçus que pour supporter une certaine tension, au-delà laquelle le mécanisme se disloquait spontanément. L’affaire Froome n’y fut peut-être pas étrangère. Ainsi, après le titre olympique du contre-la-montre[3] acquis le 1er août 2012, il lâcha un peu la bride.



[1]Il termina onzième du Giro puis troisième du Tour.

[2]Contador a réalisé le double Giro-Vuelta en 2008.

[3]Rappelons qu’il y battit Tony Martin et… Christopher Froome.