VII. Le pacte mort-né

5. Un Giro tétanisant

Aussi le début de la saison 2013 ne fut-il pas du tout conforme à ses attentes et à ce qu’auraient pu envisager les observateurs. Il avait effectué en 2012 une marche parfaite, décrochant les titres un à un sans coup férir, et le printemps 2013 le précipita dans le fiasco la tête la première. D’autant plus que Froome, de son côté, était en train de garnir copieusement son palmarès et de prendre clairement le leadership dans l’équipe. Victorieux au Tour d’Oman, au Critérium international, au Tour de Romandie puis plus tard au Critérium du Dauphiné, son frère ennemi réalisait à son tour un parcours royal, similaire à celui qui l’avait conduit, lui, au triomphe l’année précédente. L’irrésistible ascension de Froome ne laissant plus guère de doute sur les choix de l’équipe Sky en vue du Tour, Wiggins dut pressentir l’inévitable destitution dont il ferait l’objet dans la hiérarchie interne. Malgré tout son flegme, il s’effrita psychologiquement.

 

Pourtant sa préparation d’avant-Giro ne fut pas tout à fait désespérante. Bien qu’on le décrivît a posteriori comme fantomatique, il réalisa de bonnes performances au Tour de Catalogne et au Tour du Trentin, qui n’avaient pas été inscrits à son programme en 2012. Comparativement aux victoires qu’il enchaînait l’année précédente, il put sembler transparent. Toutefois, le tracé de ces deux épreuves, dépourvues de contre-la-montre individuel, ne correspondait logiquement pas à son profil pour attendre une victoire au classement général de sa part. Pourtant, on le vit à l’œuvre dans les étapes montagneuses, toujours présent au premier plan en Catalogne et à distance honorable des meilleurs dans le Trentin. Dans les deux cas, il fut cinquième du classement général, respectivement à 54’’ de l’Irlandais Daniel Martin et à 1’40’’ de Nibali.

 

Mais son Tour d’Italie fut jugé catastrophique. Déclaré favori de la course au même titre que Vincenzo Nibali, il rencontra des impondérables et se découvrit des faiblesses, qui lui remirent en bouche le goût désagréable de l’échec. Tétanisé par la pluie, rongé par le froid, paralysé dans les descentes, il quitta la course après deux semaines, alors qu’il était treizième du classement général à 5’22’’ de son rival désigné, Nibali, déjà porteur du Maillot rose depuis la huitième étape, un contre-la-montre de 54,8 kilomètres.

 

Malgré les pronostics favorables, Wiggins ne parvint pas à remporter ce contre-la-montre, le premier qu’il courut en compétition depuis son titre olympique en août 2012. Déstabilisé par le tout nouveau vélo qu’il expérimentait pour cet exercice, et qu’il troqua après quelques kilomètres pour sa monture habituelle, il passa avec un retard apparemment rédhibitoire aux premiers pointages intermédiaires. Toutefois, reprenant confiance, il accomplit une fin de parcours sensationnelle, reprenant 49’’ en moins de trois kilomètres à son jeune compatriote Alex Dowsett, devant lequel il fut malgré tout obligé de s’incliner, pour 10’’. Les quelques secondes reprises à Nibali furent insuffisantes à refaire le temps perdu la veille à Pescara, où d’émouvantes images le montrèrent abattu sous la pluie, presque désorienté, après une glissade dont il fut victime dans une descente à quelques kilomètres seulement de l’arrivée. Distancé auparavant dans les ascensions de fin de parcours, on le vit comme livré à lui-même, seul sur la route détrempée, grimaçant et crispé sur ses freins. Il descendit moins bien qu’un fer à repasser et concéda 1’24’’ à Evans et Nibali, lequel avait aussi chuté.

 

Deux jours après le contre-la-montre de Saltara, Wiggins n’était pas sorti du jeu. Pointant à la quatrième place du classement général, il pouvait encore espérer retourner la situation à son avantage, s’il reprenait la forme qu’il avait affichée lors du Tour de France précédent. Un sursaut de sa part, même en montagne, n’était pas à exclure, avec l’aide en particulier de ses équipiers colombiens Rigoberto Urán et Sergio Heano. Pourtant, plutôt que de protéger son leader, Urán sembla s’affranchir à l’Altopiano del Montasio, lors de la première étape de haute montagne. Il profita du peu d’attention que les favoris lui accordaient pour attaquer et partir remporter cette étape, se repositionnant ainsi sur le podium, devant Wiggins même. On pouvait se demander si Urán n’avait pas délibérément abandonné son rôle de domestique, possiblement agacé par l’inconstance de Wiggins, auquel il se sentait peut-être supérieur. Cette hypothèse fut invalidée par l’équipe Sky, qui préféra parler d’opportunité de course. Pourtant, le problème pouvait désormais se poser, de savoir qui de Wiggins ou de Urán était le plus apte à gagner ce Giro. Les dirigeants maintinrent leur confiance en Wiggins, lequel sombra le lendemain dans une étape de plaine délavée par les orages. Incapable de dissimuler la frayeur qui s’était emparée de lui dans les descentes, paralysé par la pluie, l’Anglais perdit le contact dans les parties descendantes pour ne plus jamais revenir sur le peloton principal, une chose impensable pour une étape supposée anecdotique au parcours quasi plat. Exténué, il se classa 122ème à Trévise, à 3’17’’ du sprinteur Mark Cavendish, son ex-équipier passé chez Omega Pharma – Quick Step. Souffrant d’une infection pulmonaire et d’une inflammation au genou gauche, il dut se laisser convaincre de ne pas repartir le lendemain. Libéré de son rôle d’équipier[1], Urán eut quant à lui le loisir de courir selon ses propres ambitions et termina deuxième de ce Tour d’Italie derrière Nibali et devant Evans.



[1]Sur le Tour 2011 déjà, après l’abandon de Wiggins sur chute, Urán s’était révélé en montagne, évoluant avec les meilleurs, avant de connaître une défaillance en toute fin d’épreuve.