VII. Le pacte mort-né

6. Le spleen de Wiggins

Quelque chose ne tournait pas rond chez Bradley Wiggins. Sur la route détrempée de Trévise, l’Anglais n’était parvenu que péniblement à suivre le rythme de Danny Pate et de Xabier Zandio, ses deux équipiers dépêchés pour lui porter secours et le ramener sur le premier peloton. On l’avait vu démobilisé dans les descentes, les bras tendus et le corps tout raide, comme un coureur novice que l’orage terrorise, et même les portions plates avaient révélé son impuissance. L’ex-pistard, habitué aux vitesses pharamineuses et aux records olympiques, le vainqueur sortant du Tour de France, rouleur d’exception et maître de soi, avait perdu toute sa décontraction. À ce moment de la saison 2013, ses échecs renvoyaient « Wiggo » à ses désillusions passées, à son année 2010 quasi fantomatique, à sa clavicule brisée sur la route de Châteauroux dans la septième étape du Tour de France 2011. Il passait de la toute-puissance au presque anonymat.

 

Son abandon aux deux tiers du Giro lui laissait théoriquement la possibilité de se refaire une santé et d’aborder le Tour avec une sérénité retrouvée. Wiggins est de ces champions qu’un flambant regain d’orgueil peut rendre du jour au lendemain aux fureurs médiatiques. Mais la perspective de partager son statut de leader avec Christopher Froome, et pire même, la perspective de voir ses dirigeants remettre à Froome les clés du commandemant qu’il avait détenues, l’avait très probablement plongé dans la mélancolie. Il se commençait à se dire dans le milieu que, dans sa tête, Wiggins n’était plus vraiment coureur cycliste.

 

Non, quelque chose ne tournait pas rond chez lui. Le 31 mai, il annonça officiellement qu’il renonçait à disputer le centième Tour de France, dont le départ était prévu un mois plus tard. Ainsi Froome se retrouvait totalement libre, seul à la tête de l’équipe Sky. Pour justifier son forfait, Wiggins voulut faire preuve de réalisme en expliquant ne pas pouvoir s’entraîner convenablement ni être prêt à temps pour être au maximum de ses capacités dans le délai imparti. Les problèmes de santé qu’il avait rencontrés pendant le Giro avait retardé sa préparation. Sa décision était donc d’ordre pragmatique. On pouvait néanmoins légitimement se questionner sur le rôle des managers dans cette annonce. En réglant le problème de l’impossible cohabitation entre Froome et Wiggins, ce forfait n’arrangeait-il pas le staff de l’équipe Sky ?

 

Wiggins lui-même n’était-il pas soulagé, en fin de compte ? Quelques jours plus tard, les Anglais subjugués l’entendirent renoncer mentalement à l’éventualité de regagner un jour le Tour de France. « J’ai gagné le Tour, ce qui était le but, pouvait-on lire dans The Guardian. Je l’ai atteint. Si je suis honnête, je ne pense pas que je suis prêt à faire les mêmes sacrifices que l’année dernière, avec ma famille et tout ce qui suit. Gagner le Tour était quelque chose d’énorme pour moi, un objectif que j’ai poursuivi pendant quatre ans. Pour être honnête, j’ignore si je veux encore passer par tout cela encore une fois. Il y a d’autres choses que je voudrais essayer de faire. »

 

Ici s’arrêta donc l’analogie avec la concurrence historique qui opposa LeMond à Hinault. Car si le Français, vainqueur en 1985, était revenu sur le Tour 1986 se frotter à son impétueux équipier, Wiggins, lui, s’effaça.