VIII. Le nécessaire affranchissement de Mr Froome

8. L'enfer du Cuitu Negru

Les quatre hommes imposèrent leur rythme au reste du peloton durant les deux premières semaines de course, sans que l’un d’eux ne pût surpasser les autres. Ils se battirent à coups de secondes dans les montées escarpées des cités ibériques et dans les cols raides et brutaux comme le Tour d’Espagne sait en poser aux arrivées d’étapes, parfois jusqu’à la surenchère. Fatigué de son Tour de France et des Jeux olympiques, Froome s’aperçut que ces pentes courtes mais abruptes, typiques des courses espagnoles, ne lui permettraient pas de prendre l’avantage sur des hommes comme Rodríguez, dont la morphologie s’adaptait spécialement à ce genre de pourcentages. Il ne parvint pas à prendre le Maillot rouge de leader dans le difficile contre-la-montre de Pontevedra, sur le parcours duquel traînait l’Alto Monte Castrove, une côte de dix kilomètres présentant des passages à 8%. Bien que troisième[1], il y fut moins bon qu’Alberto Contador, deuxième, revenu à 1’’ de Rodríguez au classement général. Les jours suivants confirmèrent ce qui avait pu passer pour une légère infériorité de Froome par rapport aux trois Espagnols, jusqu’à ce qu’il dévisse tout à fait dans l’enfer du Cuitu Negru, un col asturien épouvantable, cousin de l’Angliru, aux pourcentages proches de l’inhumain, à 24%. Froome laissa plusieurs minutes sur ces routes dantesques, dont le Tour d’Espagne est outrancièrement friand, au point de transformer l’épreuve en une course de côte à répétition[2]. Rodríguez, Contador et Valverde le laissèrent au pied du podium et continuèrent à se disputer la victoire finale à trois.

 

En attendant de les retrouver tous trois sur les routes du Tour de France 2013, il ne put que suivre de loin la grande offensive que Contador lança contre Rodríguez entre Santander et Fuente Dé dans une étape de moyenne montagne que personne n’avait imaginée décisive. Contador attaqua à plus de cinquante kilomètres de l’arrivée, dans une côte de deuxième catégorie, la Collada La Hoz et entreprit une chevauchée fantastique jusqu’au Fuente Dé, soutenu par son ex-coéquipier Paolo Tiralongo. Laminé, Rodríguez sombra dans une poursuite vaine qui lui fit perdre toute chance de remporter son Tour d’Espagne. Quand il le sentit à bout de forces, Valverde, qui avait des comptes à régler[3], le planta à son tour pour partir à la recherche de Contador. Il revint d’ailleurs sur ses talons, au prix d’une poursuite prodigieuse, au sommet de l’ascension finale, et prit part, ainsi, au retournement de situation. Déchu, Rodríguez arriva dixième à 2’38’’. Contador fit de Valverde son dauphin au classement général (à 1’16’’), devant Rodríguez[4] (à 1’37’’) et Froome (à 10’16’’).



[1]C’est le Suédois Fredrik Kessiakoff qui remporta cette onzième étape.

[2]L’Italien Dario Cataldo  mena son échappée jusqu’au bout et remporta l’étape du Cuitu Negru. Rodríguez, Contador et Valverde arrivèrent presque ensemble au sommet, à presque trois minutes. Froome se classa 14ème à 5’11’’.

[3]Rodríguez avait pris le Maillot rouge à Valverde dans la quatrième étape après qu’il fut victime d’une chute et d’une bordure. Valverde y avait perdu presque une minute.

[4]Rodríguez terminait ainsi sur le podium de deux Grands Tours la même année.