X. Et toujours la même suspicion

1. Les secrets de la Sky

La meilleure rivale de Wiggins et de Froome sur ces deux Tours de France successifs fut donc la suspicion. Insidieuse, elle s’enroula d’abord autour de l’équipe Sky dans son ensemble, se glissa ensuite dans le sillage de Wiggins en particulier comme une amante maudite, avant de s’afficher publiquement. Puis elle enveloppa Froome de son manteau tape-à-l’œil et poisseux. Les deux hommes eurent à affronter les mêmes soupçons, à combattre les mêmes rancœurs, à subir les mêmes questions, parfois agressives, rarement satisfaites. L’équipe Sky dans son grand ensemble cristallisa la défiance érigée en institution.

 

En 2012 surtout, l’équipe de Dave Brailsford suscita le doute par son hégémonie. Elle avança comme un rouleau-compresseur dans les montagnes du Tour, Wiggins bien assis dans la cabine de pilotage, et le public eut comme un retour d’image, se remémorant malgré lui l’infernale, la surpuissante U.S. Postal de Lance Armstrong dont tous les mercenaires dévoués déboulaient en rangs serrés pour passer ses rivaux à la broyeuse. Les cadences imposées au fil des étapes, pendant des dizaines de kilomètres, asphyxiaient le peloton jusqu’à anéantir toute possibilité de concurrence. Or, la cascade d’aveux provenant des anciens de l’U.S. Postal, destinés à terrasser Armstrong, révélèrent au grand jour que cette équipe avait bénéficié de méthodes peu orthodoxes. D’autres équipes, réputées aussi pour leur puissance collective, furent éclaboussées voire dévastées par des témoignages compromettants ; ainsi le sponsor néerlandais Rabobank se désengagea-t-il du cyclisme fin 2012 après seize ans d’investissements.

 

Beaucoup se mirent en quête des secrets que pouvait cacher la Sky. Les managers parlaient de méthodes d’entraînement et de préparation révolutionnaires, de stages intensifs sur les pentes chaudes de volcans lointains pendant l’hiver et de coaching ciblé, quand d’autres s’interrogeaient sur des pratiques indécelables de dopage à haut niveau. Toute la communication de l’équipe Sky organisée autour d’une politique 100% antidopage, proscrivant le recrutement de toute personne ayant été impliquée de près ou de loin dans une affaire de dopage, fut mise à sac par le scepticisme ambiant.

 

À l’automne 2012, l’encadrement de la Sky subit une purge. Il convient de rappeler que l’affaire Armstrong eut pour conséquence inédite de délier les langues comme jamais auparavant et de provoquer des aveux en cascades parmi les anciens coureurs du peloton. Au fil des mois, l’omerta s’effrita et l’ampleur du mensonge corporatiste en vigueur dans le peloton depuis des décennies se révéla. Parmi les confessions fusant de part et d’autre, celles de Bobby Julich et de Steven De Jongh[1] entraînèrent leurs démissions de leurs postes d’entraîneur et de directeur sportif à la Sky, laquelle mit en place une charte que tous les membres de l’équipe doivent désormais signer pour certifier n’avoir trempé dans aucune compromission liée aux pratiques dopantes. Le médecin Geert Leinders fut licencié après que Levi Leipheimer l’eut accusé de l’avoir dopé lorsqu’il officiait à la Rabobank. « Je n’aurais jamais dû engager ce docteur, ce fut une grossière erreur d’appréciation », se défendit Dave Brailsford en gage de bonne foi. Le même mois, Sean Yates en personne, le directeur sportif qui dirigea Wiggins sur le Tour 2012, quitta brutalement l’équipe et prit sa retraite « pour raisons personnelles ». Il eut beau jurer que cette décision n’avait aucun rapport avec les affaires en cours, cette retraite subite au lendemain d’une victoire inédite dans le Tour ne manqua pas de faire jaser. D’autant plus qu’il fut l’équipier puis un des directeurs sportifs de Lance Armstrong.



[1]L’Américain Bobby Julich fut notamment troisième du Tour de France 1998 sous les couleurs de l’équipe Cofidis. Le Néerlandais Steven De Jongh était quant à lui spécialiste des courses d’un jour. Les deux ont reconnu avoir eu recours au dopage, mais sur une période ne couvrant qu’une portion minime de leur carrière.