X. Et toujours la même suspicion

2. Les vains arguments du Dr Wiggins

Pendant le Tour qu’il domina, Wiggins endura le calvaire de la suspicion et se referma. Il se rendit moins accessible et moins avenant, ce qui eut le malheur de le faire passer parfois pour hautain et rigide auprès du grand public qui n’avait pas encore eu l’occasion de goûter à son tempérament pourtant fantasque et très british. Certains journalistes s’évertuèrent à tempérer le portrait un peu fâcheux que Wiggins donnait à voir de lui mais il ne put se défaire totalement de l’image de calculateur froid qu’amplifiait sa posture en course. À de nombreuses reprises, il dut taper du poing sur la table en conférence de presse ou pester devant les caméras pour faire taire les rumeurs persistantes de dopage. Il répéta son aversion pour le dopage, affirmant l’avoir toujours refusé, par principe, pour sa famille et pour lui-même. Il publia même une longue tribune dans The Guardian le 13 juillet pour décrire sa conception des choses et condamner fermement l’usage des produits. Cet article constitue une sorte de profession de foi[1]. « Si je prenais des produits dopants, écrivait-il, je prendrais le risque de perdre ma réputation, ma famille, ma maison, mes titres ».

 

« Les insinuations me mettent en colère, poursuivait-il, parce que je pensais que les gens se pencheraient sur mon histoire, sur ce que j’ai dit dans le passé, comme au départ du Tour 2006 pour ma première participation quand a éclaté l’affaire Puerto[2], ce que j’ai dit quand Floyd Landis a été positif[3], et ce que j’ai dit quand j’ai été viré avec la Cofidis après que Cristian Moreni a étécontrôlé positif en 2007[4]. Sur la route pour rentrer chez moi après ça, j’ai mis mon équipement Cofidis dans une poubelle de l’aéroport de Pau, parce que je ne voulais pas être vu dedans (…). Ces choses que j’ai dites sont toujours vraies aujourd’hui. Rien n’a changé. C’est toujours ce que je ressens, et je me tiens toujours à ces déclarations. (…) Je pense qu’au fil des ans, j’ai donné des indices de ce que je suis capable de faire. J’ai été cinquième sur le contre-la-montre d’Albi dans le Tour 2007, derrière Aleksandr Vinokorov, Andreï Kachetchkine, Cadel Evans et Andreas Klöden. les deux premiers ont été contrôlés positifs, donc j’étais en vérité troisième deux semaines après le début du Tour, à une époque où je ne me concentrais pas sur la course. (…) [En 2005], j’ai gagné une étape de montagne du Tour de l’Avenir. (…) Personnellement, je trouvais cette époque difficile. On essayait de négocier un contrat, j’avais deux enfants dont je devais m’occuper, ma vie à gagner, et des coureurs me battaient parce qu’ils étaient dopés. J’étais amer, et je n’avais pas peur de dire ce que je pensais du dopage, parce qu’il m’affectait, moi, et ma famille. (…) Je ne dis pas que le cyclisme est sorti d’affaire, mais le dopage est moins inquiétant, et personnellement j’y pense moins parce que je ne me fais plus battre par des gens qui se font contrôler positifs plus tard. (…) Les raisons pour lesquelles je refuse de me doper n’ont pas changé. À vrai dire, ces raisons sont même devenues plus importantes encore. Ça touche à ma famille, à la vie que j’ai construite et à la question de savoir comment je vivrais en sachant que je pourrais me faire attraper. »

 

Il arguait d’une culture britannique moralement incompatible avec la fraude : « La culture cycliste n’est pas la même en Grande-Bretagne où le dopage n’est moralement pas acceptable. Je suis né en Belgique[5] mais j’ai grandi dans un environnement britannique. Je n’aime pas ce que les gens disent. » On l’entendit jurer contre ceux qui tentaient d’établir un parallèle entre son équipe et l’U.S. Postal de Lance Armstrong. En 2011 il réprouva la participation de Contador au Tour de France malgré son contrôle positif au clembutérol un an plus tôt. Cette fois, il critiqua vertement l’attitude française permettant à un coureur comme Richard Virenque de revenir en « héros national » après s’être dopé et avoir menti.

 

Malgré tous les signes de bonne foi et d’honnêteté affichés, Wiggins ne sut pas noyer les doutes. Sa maigreur, ainsi que celle de Froome, faisait abondamment parler et l’on s’interrogeait toujours ouvertement sur son parcours atypique de pistard reconverti. Comment un aussi piètre grimpeur avait-il pu se muer en coureur de Grands Tours, se demandait-on. Le public se méfie des éclosions tardives et regarde d’un œil dubitatif les carrières anonymes ou presque qui connaissent des tournants imprévisibles. Il préfère la confirmation rassurante et précoce d’un talent tôt décelé. Or on avait l’impression que sur la route, Wiggins avait végété pendant sept ans, de 2002 à 2009.



[1]Malgré la multiplication des déclarations depuis la destitution de Lance Armstrong et les prises de position connues de certains champions comme Cadel Evans, il existe peu d’écrits aussi catégoriques et profonds sur la question que celui de Wiggins. Les gages de sincérité sont nombreux, la condamnation du dopage y est sévère. Si l’avenir démentait la bonne foi de cet article, ce serait un désastre pour la chronique écrite de l’antidopage. L’Australien Bradley McGee s’est distingué aussi en publiant un long article intitulé « Comment les dopés ont volé les meilleures années de ma carrière », dans lequel il condamne énergiquement l’inéquité qu’engendrent les pratiques dopantes.

[2]Ce scandale impliquant de nombreux athlètes, dont plusieurs cyclistes, éclata quelques jours avant le départ du Tour 2006, provoquant notamment l’exclusion par anticipation d’Ivan Basso et de Jan Ullrich, les deux principaux favoris. Aujourd’hui encore, en raison des noms de code utilisés par le docteur Fuentes, au centre de cette affaire, le doute subsiste sur l’identité réelle des coureurs impliqués. Plusieurs ont été formellement identifiés, comme Ullrich, certains ont avoué, comme Basso, d’autres bénéficient du doute.

[3]La victoire de Floyd Landis dans ce Tour 2006 fut accueillie avec beaucoup de satisfaction. Mais son contrôle positif à la testostérone fit déchanter l’opinion publique et entraîna sa disqualification, la toute première pour une victoire du Tour depuis celle de Maurice Garin en 1904, pour manœuvres frauduleuses. Ce n’est qu’en 2012 que les sept victoires d’Armstrong, bien qu’antérieures, furent annulées. Celle de Contador en 2010 également.

[4]Le contrôle positif à la testostérone de son équipier Moreni obligea toute l’équipe à se retirer du Tour 2007.

[5]Wiggins est né à Gand le 28 avril 1980.