X. Et toujours la même suspicion

3. Le passé quasi vierge de "Froomey"

D’une certaine façon, Christopher Froome eut aussi à souffrir de son passé mou. Son cas suscita certes l’empathie en 2012 quand il sacrifia son dessein à la logique d’équipe au profit de Wiggins, mais l’énigme de ses débuts professionnels firent l’objet, cependant, du même examen incrédule l’année suivante. Que l’on datât sa révélation au Tour de France 2012 ou au Tour d’Espagne 2011, le même problème se posait : à 26 ou 27 ans[1], Froome était apparu sur les Grands Tours sans qu’un signe précurseur n’eût préparé les observateurs à son entrée fracassante au plus haut niveau du cyclisme international. Généralement, les cadors embarquent sur les plus grandes courses précédés de rumeurs probantes et d’un palmarès déjà rodé sur des compétitions reconnues. Les quelques-uns qui accèdent subitement à la gloire des Grands Tours sont en général les jeunes prodiges qui s’imposent d’entrée comme les génies de leur génération. Anquetil, Merckx, Hinault, Fignon remportèrent par exemple le Tour à leur première participation, à moins de 24 ans ou moins[2]. Ullrich termina deuxième de son premier Tour à 22 ans. Mais Froome avait 27 ans lorsqu’il se révéla sur le Tour 2012 et déjà quatre années de professionnalisme derrière lui, à peu près dénuées de fait marquant jusqu’à la fameuse Vuelta perdue pour 13’’ - si ce n’est son départ catastrophique lors de l’épreuve contre-la-montre des Championnats du monde Espoirs de Salzbourg en 2006 : à peine élancé de la rampe de départ, il fila tout droit sur un membre de l’organisation qu’il percuta violemment et mit à terre. Il devait sa présence dans ces championnats des moins de 23 ans à une manœuvre de filou : il avait envoyé un courriel à l’U.C.I. en passant par la messagerie de la fédération de cyclisme du Kenya pour annoncer l’envoi d’un concurrent – Kényan de naissance, Froome ne fut pas britannique avant 2008.

 

Réputé pour n’être pas très à l’aise en peloton, trop grand et mal positionné sur son vélo, pour ainsi dire pataud, pas encore aussi maigre que lorsqu’il se fit connaître de tous, il avait un sens tactique sous-développé. Il attira pourtant l’attention de fins connaisseurs, tels que Dave Brailsford qui repéra son talent enfoui sous son inhabileté et qui le recruterait quelques années plus tard au moment de lancer la Sky. En 2007, la très modeste équipe sud-africaine Konica Minolta l’embaucha sur un coup de poker, parce qu’il manquait un nom pour valider l’enregistrement de l’équipe auprès de l’U.C.I.

 

Ainsi commença son apprentissage sur les circuits continentaux. Il apprit à développer son sens tactique, affina sa position, se familiarisa à la course d’équipe, quoique d’un caractère indépendant. En 2008, l’équipe britannique Barloworld l’envoya sur les classiques du printemps, ses dernières courses sous licence kényane. Il se classa 84ème de Liège-Bastogne-Liège, 139ème de l’Amstel Gold Race, 115ème de la Flèche wallonne. Devenu britannique, il fut sélectionné pour participer au Tour de France. Il le termina à la 84ème place. Après deux saisons en anonyme, il passa en 2010 au service de Wiggins dans la toute nouvelle équipe Sky aux ambitions colossales. Il y bénéficia des méthodes poussées d’entraînement et optimisa son potentiel. Dave Brailsford parlait d’un « diamant à polir ». Il accompagna son leader sur le Tour d’Italie qui devait le propulser vers les sommets du Tour et fut le témoin de son désenchantement. Remonté à la septième place du classement général au soir de la quatorzième étape, Wiggins s’écroula tout à fait dans l’étape du Monte Zoncolan, où il arriva avec vingt-cinq minutes de retard. Il termina ce Giro à la 40ème  place tandis que Froome fut mis hors course à Aprica, dans la dix-neuvième étape, pour s’être accroché à une moto. Souffrant d’une tendinite, il prétendit n’avoir pas essayé de tricher puisqu’il avait l’intention d’abandonner. Il occupait alors la 104ème place au classement général.



[1]Froome est né le 20 mai 1985 à Nairobi.

[2]Du reste, si Fignon était presque néo-professionnel et donc presque inconnu lorsqu’il remporta son premier Tour en 1983, en revanche Anquetil, Merckx et Hinault s’étaient déjà bâti une solide réputation avant même d’arriver sur leur premier Tour, malgré leur jeune âge.