X. Et toujours la même suspicion

4. Kényan blanc mais mouton noir

Avec le beau rôle qu’il s’était taillé en se faisant le dauphin contrarié de son leader en 2012, Froome avait pensé peut-être que le public lui renouvellerait spontanément sa sympathie l’année suivante lorsqu’il courrait libéré de ses chaînes. Il se mit un doigt dans l’œil. Le public exige des actions d’éclat, des actes de bravoure et des prouesses de chevalier, mais il n’est pas gourmand des exploits sans partage. L’archidomination exercée par Froome n’était pas de nature à lui épargner la suspicion qui avait entaché la victoire de Wiggins. Il roulait sous les mêmes couleurs Sky, écrasait la concurrence, moulinait dans les ascensions à en donner le vertige : son caractère accommodant et son sourire délicat d’ingénu ne compensaient pas l’agacement suscité par son intrépidité. Il est probablement vrai qu’une partie du public aurait préféré le voir gagner en 2012, plutôt que Wiggins, mais il n’avait alors opéré qu’une séduction de circonstance. Le contexte ayant évacué son coéquipier embarrassant en 2013, il n’y avait plus de motif valable pour lui accorder les faveurs populaires.

 

Il faut dire que, pour aimable qu’il soit, Froome ne jouit néanmoins pas d’une franche popularité. Le charme opèra mal. Même au Royaume-Uni, où Wiggins s’était attiré la ferveur de ses concitoyens, Froome ne suscita qu’indifférence. La faute  probablement à son caractère jugé trop lisse, pas assez british, dans un pays où certains l’affublèrent du sobriquet déplaisant de « Plastic Brit’ » - « Britannique en toc », pourrait-on traduire. C’est un peu comme s’il était sans racine, ni vraiment Anglais, ni vraiment Africain. Kényan blanc mais mouton noir.

 

La colère ressentie par certains lorsqu’il écopa de vingt secondes de pénalité pour son ravitaillement non autorisé dans l’Alpe d’Huez traduisit cette froideur à la limite de l’impopularité. Certains jugèrent cette pénalité trop laxiste en effet, alors même qu’elle correspondait benoîtement aux règlements en vigueur. La fringale dont il fut victime, et qui justifia ce ravitaillement par le truchement de Richie Porte, ne fut pas unanimement jugée crédible, c’est le moins qu’on puisse dire. On entendit ici qu’il avait simulé une défaillance pour s’attirer davantage de sympathie, on entendit là qu’une crise d’hypoglycémie qui ne vous fait perdre qu’une minute sur seulement deux rivaux était un malaise de luxe. Pourtant, au sommet du Ventoux, Nairo Quintana affalé sur l’asphalte n’avait pas soulevé tant de réprobation.

 

La défiance permit même à une folle hypothèse de faire son chemin après la défaillance de Richie Porte entre Saint-Girons et Bagnères-de-Bigorre, au cours de la neuvième étape. Le lieutenant de Froome perdit ce jour-là toute chance de figurer sur le podium alors qu’il avait terminé deuxième derrière son leader la veille à Ax-Trois-Domaines. Des spectateurs et même des observateurs éclairés se demandèrent s’il ne pouvait pas y avoir de la mise en scène là-dessous, destinée à désamorcer les polémiques qui couraient autour de l’hégémonie prétendue de la Sky. Orchestrer la défaillance de Porte aurait restauré un peu du visage humain des coureurs de Dave Brailsford, qui dut démentir pareil scénario. Le pari eût été risqué de priver délibérément Froome de son meilleur atout dans une étape que la Movistar de Valverde et Quintana rendait spécialement nerveuse de surcroît.