X. Et toujours la même suspicion

5. Présomption d'innocence ou de culpabilité?

Une image en particulier donna un bon prétexte à la polémique pour se répandre. Son attaque féroce à sept kilomètres du sommet du Mont Ventoux, pour se débarrasser d’Alberto Contador et de Roman Kreuziger, fut considérée comme outrancière et incroyable – incroyable au sens propre : qui ne peut être crue ni jugée crédible. Ce moment de grande intensité athlétique, qui aurait pu être regardé comme l’acmé esthétique de ce Tour de France, lui fut au contraire reproché. Froome sentit l’odeur fétide de la récrimination collective alors qu’il pensait prendre part à la légende cycliste. Plutôt que de s’entendre félicité, loué, encouragé, il dut écouter un journaliste de la télévision publique lui demander en direct s’il était dopé. Wiggins aurait répondu d’un juron, Froome n’opposa qu’un sourire toujours égal, trahissant à peine le souci que lui causait cette fâcheuse réputation. Pendant l’ascension du Semnoz, à vingt-quatre heures de l’arrivée sur les Champs-Élysées, il ignora les huées.

 

Pressentant peut-être le préjudice qu’une telle ambiance menaçait de faire subir au centième Tour de France, une partie de la presse essaya d’inverser la tendance en cours de route. Les papiers se multiplièrent pour discréditer, contredire ou relativiser les théories du dopage inéluctable. Dans un article intitulé « Pourquoi Christopher Froome n’est pas forcément dopé »[1], l’expert en performances sportives, Frédéric Grappe, expliqua en quoi, selon lui, les performances du Britannique, qui semblaient à beaucoup visuellement ahurissantes, pouvaient être cohérentes. « D’un point de vue technique, écrivait-il, il n’y a rien de surprenant dans l’attaque de Chris Froome dans le Ventoux. Attaquer assis sur la selle en augmentant sa cadence de pédalage est rare, mais bien plus efficace que d’attaquer en « danseuse » avec un grand braquet, position pourtant privilégiée habituellement par les grimpeurs. Quand vous roulez déjà à une allure soutenue, la meilleure façon d’augmenter votre puissance est, dans un premier temps, de changer votre cadence de pédalage. C’est seulement dans un deuxième temps qu’il sera utile de changer de vitesse. Et, d’ailleurs, ce n’est pas parce que l’on tourne les jambes que l’on est dopé. » Vainqueur à l’Alpe d’Huez, Christophe Riblon appela à l’apaisement et prit la défense de Froome, estimant que la suspicion à son endroit était susceptible de blesser tous les coureurs en général. Greg LeMond[2] en personne, connu pour son scepticisme, sembla vouloir accorder sa confiance à « Froomey ».

 

En face, on produisait des calculs de puissance, le plus souvent réalisés et analysés par Antoine Vayer, ex-entraîneur de l’équipe Festina et chantre de l’antidopage, qui cherchaient au contraire à démontrer que Froome roulait à un niveau comparable à celui de coureurs convaincus de dopage ou considérés comme tels, comme Lance Armstrong, Marco Pantani ou Jan Ullrich. Positionnant ses « radars » en divers points du Tour pour y effectuer ses équations[3], Vayer établit en effet une hiérarchie des performances qu’il estime être le produit d’un dopage avéré. Il classa ainsi celles de Froome dans  les performances « mutantes ». Cependant, cette méthode pose à nouveau le problème de la possibilité ou non de déterminer de manière fiable le seuil physiologique qu’un humain ne pourrait atteindre sans dopage. En outre, elle soulève la question de savoir si un coureur réalisant une performance égale ou supérieure à celle d’un coureur notoirement dopé est nécessairement dopé lui-même. En d’autres termes, être plus performant qu’un sportif dopé constitue-t-il une preuve de dopage ? Inversement, être moins performant qu’un sportif dopé ne prouve pas forcément qu’on ne l’est pas soi-même.



[2]Le triple vainqueur du Tour (1986, 1989, 1990) s’est beaucoup investi pour faire tomber Lance Armstrong et a souvent reproché ses pratiques au cyclisme moderne. En 2009, il s’était montré sceptique devant les performances d’Alberto Contador.

[3]À partir d’une methode mise au point par Frédéric Portoleau, Vayer tente de calculer la puissance en watts des coureurs sur un col donné en s’appuyant sur une multitude de paramètres (dénivelé, vent, masse du coureur…).