X. Et toujours la même suspicion

6. Une ambiance pesante

Aussi les avis étaient-ils partagés entre les tenants du bénéfice du doute et les tenants de la présomption de culpabilité. Heureusement, le climat ne fut pas aussi irrespirable qu’en 2007 quand l’univers entier avait semblé se liguer contre Michael Rasmussen (Rabobank), Maillot jaune honni et hué par les foules. Le Danois s’y était montré dominateur contre tout attente. Pour n’être pas réputé capable de gagner un Grand Tour, bon grimpeur mais piètre rouleur, inconstant sur la longue durée, il avait bénéficié lors d’une étape alpestre d’une avance que d’aucuns avaient promise à une imminente désagrégation, comme on accorde parfois une marge de liberté à des échappés ne présentant pas de danger majeur pour le classement général[1]. Personne n’avait imaginé qu’il la conserverait, et même l’amplifierait. Or il avait décuplé ses forces dans le contre-la-montre albigeois puis s’était révélé l’égal des meilleurs dans les Alpes, sinon le meilleur. Chacun avait épié la défaillance tant attendue, sinon le retour de bâton, du moins le retour à un niveau plus ordinaire, mais Rasmussen était même allé gagner la dernière étape de montagne au sommet de l’Aubisque, s’assurant un avantage que le contre-la-montre Cognac-Angoulême serait possiblement impropre à défaire. Déjà pourri par de multiples affaires de dopage survenues en quelques jours, le Tour avait très mal supporté cette démonstration de puissance de la part de Rasmussen, que le public avait accueilli à l’Aubisque par les huées et les invectives. Les chaînes publiques allemandes venaient déjà de suspendre brutalement la retransmission du Tour en Allemagne après l’annonce du contrôle positif de Patrik Sinkewitz. Le très populaire Aleksandr Vinokourov avait été pris pour transfusions sanguines après sa victoire dans le contre-la-montre d’Albi et toute son équipe Astana s’était retirée, de même que toute la Cofidis à cause du contrôle positif de Cristian Moreni à la testostérone. Vu le climat de haine, l’équipe Rabobank avait perçu à quel point la victoire finale de Rasmussen aurait été désastreuse. Apprenant ou feignant d’apprendre qu’il s’était soustrait à plusieurs contrôles antidopage avant le Tour et que sa présence même sur l’épreuve aurait dû être réglementairement empêchée, ses managers l’avaient donc limogé au soir de sa victoire à l’Aubisque, permettant à Contador de remporter son premier Tour. Aucune édition du Tour ne fut aussi pestilentielle, peut-être pas même le Tour de l’affaire Festina, en 1998.

 

Rasmussen avait le tort d’être doté d’un physique réfrigérant et d’un caractère peu engageant. Son regard glacial, ses bras et ses jambes squelettiques, son visage sec, anguleux et blafard, sa silhouette mal-aimée et sa réputation d’individualiste avaient une part dans l’hostilité générale qui lui était manifestée. Le personnage inspira une répugnance rarement ou jamais constatée à ce point dans l’histoire cycliste. En effet, même les coureurs les plus controversés gardent des supporteurs et des amirateurs pour les défendre. L’une des pires craintes que les organisateurs du Tour puissent éprouver est évidemment celle de revivre un Tour semblable à celui de 2007, avec un champion abominé et une ambiance suffocante de suspicion.

 

De son côté, Froome balayait poliment les soupçons, assurant être la preuve que le cyclisme avait changé, écartant toute comparaison avec Lance Armstrong.



[1]Michael Rasmussen n’était pas un inconnu. Vainqueur d’une étape et du Maillot à pois en 2005 et en 2006, il avait habitué le public du Tour à sa longue silhouette osseuse et fine. Mais il n’était pas pour autant répertorié parmi les outsiders. Il était plutôt vu comme un bon baroudeur grimpeur en quête de points pour le classement de de la montagne. Après être revenu sur un groupe d’échappés, dans la huitième étape entre Le Grand Bornand et Tignes, il attaqua dans l’ascension finale. Il résista au retour des favoris et remporta l’étape avec 2’47’’ d’avance sur Iban Mayo et 3’12’’ sur un groupe comportant Cadel Evans, Alejandro Valverde et Fränk Schleck. Il prit le Maillot jaune et le Maillot à pois. À ce moment du Tour, chacun prédisait, et lui le premier, que réduire cette avance à néant dans les contre-la-montre serait une formalité pour les favoris.