XI. L'avenir irréconciliable (ou pas) de Froome et Wiggins

3. Un revirement de "Wiggo"?

Toutefois, si Wiggins a conscience qu’il ne gagnera pas cinq Tours et probablement même pas trois, la perspective d’en gagner un deuxième n’est pas absolument absurde. L’âge est un obstacle évidemment croissant, mais il n’existe pas de limite formelle indentifiable, heureusement. Cadel Evans est devenu le plus vieux vainqueur du Tour de l’après-guerre à 34 ans, 5 mois et 10 jours, un âge que Wiggins atteindra en octobre 2014. Plusieurs autres coureurs ont gagné à 33 ans ou plus, comme Gino Bartali, Joop Zoetemelk, Carlos Sastre et même Lance Armstrong pour son septième et dernier Tour. Mais pour renouer avec un tel succès, il lui faut retrouver l’avantage d’un parcours modérément montagneux et/ou fortement pourvu en contre-la-montre, et redevenir supérieur à l’ensemble de l’adversité.

 

Son printemps 2012 plutôt catastrophique ne va certes pas dans le sens d’un retour au plus haut niveau. Le spleen qui l’a saisi l’a même conduit à déclarer qu’il renonçait à refaire les mêmes sacrifices qui lui ont permis de gagner une fois le Tour. Il se serait fait à l’idée de ne plus jamais le remporter. À la suite du succès de Froome en 2013, il a déclaré qu’il n’avait même pas pu regarder le Tour à la télévision. « Je ne l’ai pas regardé, je ne pouvais pas, a-t-il dit. J’ai juste regardé la première étape quand j’ai appris qu’un car a fracassé la ligne d’arrivée[1]. J’ai suivi ça de loin mais c’était trop douloureux. »

 

Alors quoi ? Il se tournerait vers d’autres objectifs, des courses à étapes de moindre importance, des courses d’un jour, des Championnats du monde ? En attendant la retraite, Wiggins peut raisonnablement espérer compléter encore son palmarès de victoires honorables. Mais quelques mois de mélancolie et de transparence sportive n’équivalent pas à un déclin irréversible. Le Londonien a subi des déconvenues et a dû supporter sa déchéance au sein de l’équipe Sky, il a vu triompher son frère ennemi, mais les champions disposent de facultés étonnantes de rétablissement moral et physique. D’autres coureurs ont traversé des années blanches avant de revenir au plus haut niveau. Et quoiqu’il ait eu l’air d’entériner la domination de Froome, Wiggins n’est pas à un revirement près. Le Tour de France 2014 partira de Grande-Bretagne et passera par Londres. Nul ne sait quel sera le contexte à ce moment de l’histoire cycliste et dans l’équipe Sky. Quelques jours après la victoire de Froome, Wiggins a remporté l’étape contre-la-montre du Tour de Pologne alors que beaucoup pensaient qu’il n’était même plus coureur cycliste dans sa tête.

 

Mais il doit composer dorénavant avec la présence de Christopher Froome. Soit ils poursuivent ensemble au sein de la même équipe, qui les a formés tous les deux aux plus grands enjeux, et ils prennent le risque de se livrer à une concurrence interne, soit l’un au moins se résout à porter d’autres couleurs et ils s’affronteront à la régulière, en rivaux officiels. Si tous deux restent chez Sky, l’une des seules chances de Wiggins de reprendre le leadership sur le Tour résiderait dans un forfait ou un abandon de Froome. À moins que Froome lui-même se révèle incapable de donner suite à son assommant succès.



[1]Quelques instants avant l’arrivée des coureurs pour la première étape, un car de l’équipe Orica-GreenEDGE s’est encastré dans le portique surplombant la ligne. Le chauffeur n’avait pas attendu l’autorisation de passer, qui lui aurait été accordée une fois le portique rehaussé. Cet incident a provoqué la panique car le peloton était attendu dans un délai de quelques minutes seulement. Les organisateurs ont déplacé l’arrivée à 3 kilomètres avant de se dédire, une fois que le car fut enfin évacué. La forte désorganisation dont le peloton a été pris, avec ces informations contradictoires, est probablement à l’origine d’une chute spectaculaire qui est survenue peu avant l’arrivée. C’est l’Allemand Marcel Kittel qui a remporté cette étape.