XI. L'avenir irréconciliable (ou pas) de Froome et Wiggins

4. Le Tour de maître de Froome

Car en dominant aussi fermement le Tour de France 2013 en l’absence de Wiggins, « Froomey » lui a infligé en quelque sorte une humiliation par contumace. Il ne se trouve à peu près personne pour s’imaginer que Wiggins aurait pu gagner s’il avait été présent. Son infériorité théorique est incontestable ou presque. De plus, Froome s’est appliqué à orchestrer sa victoire d’une façon tout à fait contraire à celle de son ex-leader. Il y a frappé aussi bien dans les contre-la-montre qu’en montagne, remportant deux étapes en ligne, de surcroît à l’occasion d’arrivées en altitude. Maillot jaune sur le dos, il a triomphé au sommet du mont Ventoux, proposant aux photographes un cliché où l’on n’oserait pas s’imaginer Wiggins à la place. Il a défait ses adversaires à Ax-Trois-Domaines et s’est permis de démontrer une forme de panache étrangère au style de Wiggins, bien que ses victoires n’aient pas été estimées à leur juste valeur, en raison de la trop forte suspicion ambiante. Il s’est montré le meilleur grimpeur en temps cumulé et n’a rencontré en montagne que Quintana pour le contredire sérieusement, c’est-à-dire un spécialiste pur.

 

L’autre avantage de Froome sur Wiggins pour faire de son Tour une œuvre aboutie, c’est le niveau relevé de la concurrence qu’il a eu à affronter. Malheureusement, Wiggins souffrira toujours de cette critique qui tend à n’attribuer le pouvoir véritable de contestation qu’à quelques-uns, comme Contador ou Schleck, et à dévaloriser toute victoire acquise en leur absence. Froome peut se targuer d’avoir gagné un Tour auquel prétendait Contador, longtemps désigné comme le plus gros mangeur de Grands Tours. Finalement, l’Espagnol n’a pas été son meilleur contradicteur. Nairo Quintana s’est substitué à lui pour harceler le Maillot jaune. En vain. Mais si le Colombien s’est révélé impuissant à détrôner Froome, c’est essentiellement en raison du temps perdu en contre-la-montre. C’est dire s’il peut devenir un candidat sérieux dans les années à venir. En 1994, le jeune grimpeur de génie Marco Pantani semblait souffrir de trop grandes lacunes dans l’exercice du contre-la-montre pour pouvoir un jour s’imposer au classement général. Il faut dire que les années Indurain avaient plongé le cyclisme dans une sorte de torpeur et avaient officialisé la théorie selon laquelle les grimpeurs purs sont voués à subir la dictature des rouleurs gloutons. Pourtant, le 13 juillet 1995, au lendemain de sa victoire à l’Alpe d’Huez, Philippe Bouvet écrivait dans L’Équipe ces mots qui supporteraient très bien d’être actualisés pour s’appliquer à Quintana : « Ce grimpeur, qui égale pour le moins Luis Herrera[1], mais avec un bagage assez supérieur dans d’autres compartiments du jeu, n’a sans doute fait qu’ouvrir hier à l’Alpe, là où il en rêvait, le livre de ses victoires dans le Tour. Nous sommes de ceux qui veulent croire que la victoire finale ne lui est pas interdite, et sans que Jean-Marie Leblanc[2] n’ait pour autant recours à ce projet de bonifications attribuées dans les cols, pourvu toutefois qu’il ne soit pas confronté à une trop forte génération de rouleurs. Mais Pantani n’a que 25 ans, et il a des chances, quand même, de voir Indurain débarrasser le plancher ». Jean-Michel Rouet ajoutait : « À 25 ans, Marco Pantani se présente comme l’un des plus sérieux candidats à la succession de Miguel Indurain, qu’il faudra bien assurer un jour prochain. »[3]

 

Froome a donc vaincu Quintana, Rodríguez, Contador et Kreuziger en ne laissant aucun doute sur sa polyvalence. Il a même surmonté les faiblesses dont l’équipe Sky s’est plusieurs fois rendue coupable. Car si Wiggins a bénéficié en 2012 d’une escorte infaillible et terrifiante, Froome a vu parfois ses mercenaires faillir à leur tâche. Entre Saint-Girons et Bagnères-de-Bigorre, ils ont tous disparu de sa périphérie, y compris Richie Porte, exténués par le rythme imposé par les équipes adverses, notamment la Movistar de Valverde et Quintana. Résultat, Froome a couru l’étape esseulé, entouré de tous adversaires, sans aucun équipier pour le seconder. Accessoirement, Richie Porte a disparu des premières places du classement général alors qu’on le soupçonnait de pouvoir partager le podium final avec son leader. Cinq jours plus tard, sur la route de Saint-Amand-Montrond, Froome a vu partir les Saxo-Tinkoff avec Contador parmi eux, sur un audacieux coup de bordure qui a gravement pris en défaut les Sky. Une erreur presque incompréhensible de la part d’une équipe aussi dominatrice.



[1]Luis Herrera était le chef de file des grimpeurs colombiens arrivés sur la scène des Grands Tours dans les années 1980.

[2]Jean-Marie Leblanc était alors le directeur du Tour de France.

[3]Pantani a en effet gagné le Tour en 1998. Certains s’offusqueront peut-être d’une telle comparaison, étant donné que l’image du Romagnol est désormais associée au dopage. Pantani recourait aux pratiques en vigueur, certes, comme tant d’autres, mais le dopage n’est pas responsable à part entière de son talent phénoménal de grimpeur qu’on ne saurait démentir. À moins de s’interdire toute référence au passé, tant on sait que le dopage a traversé toutes les générations, les comparaisons passent forcément par l’évocation de champions au passé trouble.