XI. L'avenir irréconciliable (ou pas) de Froome et Wiggins

5. Un Froome souverain ou transitionnel?

En 2012, son manque apparent de panache et la remise en question de sa supériorité sur Froome ont desservi Wiggins dans la construction de sa popularité. Froome y a sans doute vu l’occasion de le supplanter sur ce terrain de la renommée. En gagnant en montagne, à Ax-Trois-Domaines puis au mont Ventoux, il a découvert cependant que le public n’était pas disposé à l’entourer de la ferveur espérée. Malgré sa bienveillance affichée, son sourire poli, son parler toujours courtois sans jamais un mot plus haut que l’autre, il n’a pas su se faire véritablement apprécier. Son style de victoire a trop rappelé Lance Armstrong au public. Gagner d’autres Tours l’expose donc à l’impopularité que le Texan a vu croître d’année en année, mais dont son tempérament le disposait à s’accommoder.

 

À 28 ans, Froome peut pourtant légitimement espérer poursuivre sur sa lancée. Il est cinq ans plus jeune que Wiggins et a montré toutes les qualités requises pour récidiver. Sans être le meilleur rouleur du monde, il est excellent dans les contre-la-montre, et il est redoutable en montagne. L’éventualité d’une domination durable de sa part est majoritairement considérée comme crédible. De 27 à 31 ans, Indurain a gagné cinq Tours d’affilée, et Armstrong n’avait que deux mois de moins que Froome lorsqu’il a remporté le premier Tour de son septennat fantôme.

 

Une bonne estimation de ses chances de se stabiliser au palmarès du Tour passe évidement par l’évaluation de la concurrence. Au gré de son ascension, entre la Vuelta 2011 et le Tour 2013, Froome a expérimenté le niveau des principaux concurrents que propose le marché cycliste. Contador pourrait être sur le déclin, mais il convient de ne pas sous-estimer son potentiel de regain. Cadel Evans, lui, ne devrait plus concourir pour la victoire. Quintana semble s’imposer comme la valeur montante, tandis qu’à 34 ans Rodríguez atteint vraisemblablement le maximum de ses possibilités. Roman Kreuziger se replace comme un outsider crédible. Andy Schleck reste une énigme mais il a le même âge que Froome et un potentiel du tonnerre. De nombreux jeunes coureurs se signalent, au fil des courses à étapes, comme des champions en puissance : le Polonais Michał Kwiatkowski, les Colombien Carlos Betancur et Sergio Henao, l’Américain Andrew Talansky… D’autres attendent de confirmer, comme Tejay Van Garderen, Pierre Rolland, Thibault Pinot

 

En revanche, s’il l’a déjà rencontré plusieurs fois en course auparavant, Froome n’a cependant pas eu à affronter Nibali sur la route du Tour 2013. Or, entre le Tour 2012 où il s’est classé troisième et le printemps 2013, Nibali a changé de statut aux yeux des observateurs. Après son écrasante victoire sur le Giro, le « Squale de Messine » a judicieusement fait l’impasse sur le Tour, afin de se réserver pour la Vuelta et les Mondiaux. Mais il a acquis avec ce succès une nouvelle dimension sur la scène internationale. La domination de Froome en juillet a fait oublier que quelques semaines plus tôt, la presse ne tarissait pas d’éloges sur Nibali, auquel de nombreux journalistes promettaient un destin illustre sur les prochains Tours, à compter de 2014. Les deux hommes n’ont que six mois de différence. L’Italien a été impuissant en 2012 devant la force collective des Sky, mais il dispose de ressources abondantes pour contrecarrer les desseins hégémoniques de Froome. D’ailleurs, son expérience en matière de Grands Tours est plus ancienne.

 

Et puis naturellement, il y a Bradley Wiggins, vieillissant mais difficile à cerner, qui n’a guère que deux ou trois ans maximum devant lui pour espérer gagner le Tour encore une fois. Quel genre de contexte assez favorable pourrait-il se créer pour lui donner une nouvelle chance ? Les hypothèses les plus probables le rangent comme un vainqueur unique du Tour, ordinairement appelé vainqueur de transition. Une transition qui cherche un dénouement. Froome serat-t-il la clef de voûte de la prochaine génération des Grands Tours ? Et peut-on s’imaginer qu’un jour, Wiggins accepte d’y prendre part et de contribuer à la pérennité de son empire ?

 

Au regard de sa victoire, on promet un règne à Froome. Le niveau auquel il a couru empêche de se le figurer faible ou défaillant. Pourtant on l’a vu perdre le Tour d’Espagne 2012 malgré des ambitions affichées. On a aussi vu de beaux champions coupés dans un élan qu’on avait cru inarrêtable. En 1997, Jan Ullrich impressionna tellement les observateurs que certains l’imaginèrent allègrement vainqueur pendant six, sept ans de suite. Il faut dire qu’il surclassa ses adversaires, repoussant son dauphin, Richard Virenque, à 9’09’’, et Marco Pantani à 14’03’’. Seulement sept coureurs arrivèrent à Paris avec moins d’une demi-heure de retard. Sa victoire écrasante dans le contre-la-montre de Saint-Étienne, avec 3’04’’ d’avance sur le deuxième, et sa démonstration de force à Arcalis, persuadèrent le plus grand nombre que le cyclisme s’était trouvé un patron de très longue durée. Or il ne remporta plus jamais le Tour de France, battu l’année suivante par Marco Pantani, puis se cassant les dents inlassablement sur le pédalier de Lance Armstrong. En 1965, un jeune néo-professionnel italien inconnu remporta le Tour à la surprise générale en battant Raymond Poulidor. Comme il n’avait pas 23 ans, on pensa facilement que ce génie répondant au nom poétique de Felice Gimondi prendrait la relève de Jacques Anquetil. Malgré un palmarès de très haut rang, il subit la loi tyrannique d’Eddy Merckx sans plus jamais gagner le Tour[1]. Laurent Fignon lui-même n’eut finalement pas le destin dont il aurait pu rêver après l’irradiante et somptueuse victoire du Tour 1984, qui confirma de manière éblouissante son succès inattendu en 1983 à pas tout à fait 23 ans, et qui pourtant serait sa dernière. On retient plus facilement aujourd’hui sa défaite en 1989 pour huit secondes face à Greg LeMond.



[1]Il fut toujours dans les dix premiers, et notamment deuxième en 1972 derrière Merckx. Il remporta trois Tours d’Italie (1967, 1969, 1976) et un Tour d’Espagne (1968), devenant l’un des cinq coureurs ayant gagné les trois Grands Tours au cours de leur carrière (avec Anquetil, Merckx, Hinault et Contador). Il détient du reste le record de podiums sur le Giro (trois victoires, deux fois deuxième, quatre fois troisième) et partage avec Bartali et Delgado le record de top 10 sur les Grands Tours (dix-huit fois dans les dix premiers du classement général).

FIN